31 octobre 2017
TRIBUNE INTERNATIONALE
0 messages
Partager
TRIBUNE INTERNATIONALE
Soro et le fantôme de Lincoln : de la reconstruction américaine à la réconciliation ivoirienne

Une méditation historique
du docteur agrégé Samir Patrice EL MAAROUF



Comment un pays qui a connu une guerre civile déchirante et douloureuse peut-il se relever et avancer d’un seul tenant, comme un seul homme, sur le chemin de la réconciliation et de la reconstruction ? Telle est la problématique exigeante que s’est imposée Guillaume Kigbafori Soro, le 3 avril 2017, à l’aube de son deuxième mandat en tant que Président de l’Assemblée Nationale d’une nation insuffisamment réconciliée. Tel fut aussi le sacerdoce, en son temps, du président Abraham Lincoln pendant la guerre de Sécession, et, après lui, du général américain Ulysses S. Grant, depuis la signature, le 9 avril 1865, de la reddition du général confédéré Robert Lee, jusqu’aux deux mandats que le même Grant eut l’occasion d’exercer en tant que dix-huitième président des États-Unis.
Dans les deux cas de figure historiques, c’est l’un des protagonistes mêmes d’une guerre civile ou de sécession qui montre l’exemple en avançant d’un pas résolu vers le vaincu et en expérimentant les vertueux pouvoir et courage du pardon (en 1997, le pape Jean-Paul II, au milieu des ruines de Sarajevo, lançait un appel au « courage du pardon » ; en 1863, Abraham Lincoln évoquait le « pardoning power »). Et dans un cas historique comme dans l’autre, ce fait notable assure le citoyen et de la sincérité transcendantale et de l’efficacité durable de ce mouvement vers la réconciliation. Lorsque l’un des vainqueurs d’un conflit armé tend la main aux vaincus pour qu’ils se relèvent et construisent avec lui la nation à venir, la moitié du chemin déjà est faite.
Bien entendu, rien n’est évident et rien n’est facile en la matière. Lincoln et son héritier spirituel Grant eurent eux aussi à souffrir d’un nombre important d’obstacles, et notamment de l’opposition et de la trahison des plus radicaux de leur propre camp. Mais la détermination paie toujours et Grant eut le loisir de poser les bases d’une nation fédérale resoudée autour d’un idéal commun, à la faveur de la politique de paix, de droits civiques et de reconstruction qu’il put exercer lors de son accession à la magistrature suprême de 1869 à 1877.
Le propre d’une méditation, quelle qu’elle soit, est de suspendre la course du temps humain pour mettre en perspective et en relief des événements qui ont cruellement besoin de recul. Lâchons donc la prise et la bride à la bête enragée nommée « Actualité ». Laissons-la courir son galop effréné en la regardant de loin tandis que nous plongerons dans une méditation historique. Et interrogeons les fantômes de l’histoire américaine ; faisons-le pour mieux chasser les myriades ectoplasmiques qui rôdent à nouveau autour du destin ivoirien : celles des spectres hideux de la dissension, de l’ostracisme et de l’autocratie. Que cette méditation historique puisse profiter à la réconciliation ivoirienne en gésine, c’est le moins que l’on puisse souhaiter à ce pays prometteur, qui peut encore être un éclaireur éclairé dans la quête d’une stabilité africaine démocratique et durable.
 
 
I- Les mules du général Lee
 
La guerre de Sécession (1861-1865) est réputée comme ayant été la première guerre industrielle de l’Histoire du fait des moyens utilisés (cuirassés), des techniques employées (tranchées) et du nombre de morts (620 000 victimes sans compter les civils). Elle s’est pourtant terminée sur un geste de réconciliation.
Dans l’après-midi du 9 avril 1865, à Appomattox, état de Virginie, deux grands généraux de l’Histoire américaine se retrouvent dans la ferme d’un épicier du nom de Wilmer Mc Lean, pour signer la reddition des confédérés et la fin officielle de la guerre de Sécession.
Le général Ulysses Simpson Grant, commandant de l’Union, et le général Robert Edward Lee, commandant en chef des armées confédérées, se retrouvent face à face, en grand uniforme. Les deux hommes se reconnaissent comme semblables : tous deux diplômés de l’Académie militaire de West Point, tous deux habiles stratèges et grands généraux, ils font désormais assaut d’actes de civilité.
Le général Lee, s’apprêtant à livrer son épée au général Grant, est confronté au refus poli de ce dernier. Grant avait veillé, dans l’acte de reddition, à ménager les vaincus et à ne pas leur imposer d’humiliation inutile. Si l’armée confédérée était dans l’obligation rendre l’ensemble de ses possessions, armes et munitions, cela devait se faire à l’exception notable des armes de main et des montures personnelles. Et de fait, beaucoup de membres de la cavalerie et de l’artillerie sudistes étaient partis en guerre avec leur monture personnelle. Instruction fut donc donnée par Grant à ses officiers de « permettre à tous les hommes qui déclareraient posséder un cheval ou une mule de ramener les bêtes chez eux pour cultiver leur lopin de terre ». Et Robert Lee de répliquer que « cela serait du meilleur effet sur les hommes (...) et ferait beaucoup pour la réconciliation ».
Lee et ses hommes purent donc démobiliser et regagner leurs terres, munis de leurs épées d’officiers et juchés sur le dos de leurs chevaux et de leurs mules. Les deux généraux ennemis s’étaient retrouvés le temps d’une signature de reddition sur un même terrain de valeurs : la dignité, la réconciliation et l’amour de la terre américaine.
 
Après la guerre, le général vaincu Robert Lee continua à plaider en faveur de la réconciliation nationale, même si certains aspects de son engagement paraissent très douteux aujourd’hui. Il soutint le programme de reconstruction du Sud proposé par le président Andrew Johnson, condamna toute violence à l’égard des anciens esclaves et des autorités fédérales et s’opposa, en 1867, au programme des républicains radicaux qu’il estimait incompatible avec l’exigence de réconciliation nationale ; mais, enfermé dans une conception paternaliste du rapport entre Blancs et Noirs, il refusa l’octroi immédiat du droit de vote aux citoyens noirs. En tant que président d’université au Washington College de Lexington, il fit expulser plusieurs étudiants blancs qui s’étaient tristement illustrés dans le cadre de violences avec des étudiants noirs, mais, dans le même temps, ferma les yeux sur des enlèvements de jeunes filles noires. Personnage paradoxal, le général Lee participa à l’esprit de réconciliation post-guerre de Sécession, mais deux autres hommes d’État américains firent bien plus en ce sens : il s’agit d’Abraham Lincoln et d’Ulysses Grant.
 
 
II- Le « pardoning power » d’Abraham Lincoln
 

Dès décembre 1863, Abraham Lincoln avait rédigé une « proclamation d’amnistie » en faveur des territoires de la Confédération occupés par les troupes de l’Union. La proclamation faisait suite directe au célèbre discours de Gettysburg, prononcé le 19 novembre 1863, lors de la cérémonie de consécration du champ de bataille, discours dans lequel Lincoln présentait la guerre civile dans laquelle il était engagé comme une guerre juste, comme une guerre pour la liberté et l’égalité, comme une guerre contre l’esclavage et l’ostracisme. Il est frappant de voir à quel point le texte original de la Proclamation d’Amnistie de début décembre (que voici ci-dessous) consacre le pouvoir de pardonner (« the pardoning power »), qui doit, dans l’esprit lincolnien, primer sur tout ressentiment politique et sur toute revanche personnelle à l’issue d’un conflit dramatique.

 

THE PROCLAMATION OF AMNESTY AND RECONSTRUCTION

BY THE PRESIDENT OF THE UNITED STATES OF AMERICA :

A PROCLAMATION.

WHEREAS, in and by the Constitution of the United States, it is provided that the President “shall have power to grant reprieves and pardons for offences against the United States, except in cases of impeachment ;” and

Whereas, a rebellion now exists whereby the loyal state governments of several states have for a long time been subverted, and many persons have committed, and are now guilty of, treason against the United States ; and

Whereas, with reference to said rebellion and treason, laws have been enacted by congress, declaring forfeitures and confiscation of property and liberation of slaves, all upon terms and conditions therein stated, and also declaring that the President was thereby authorized at any time thereafter, by proclamation, to extend to persons who may have participated in the existing rebellion, in any state or part thereof, pardon and amnesty, with such exceptions and at such times and on such conditions as he may deem expedient for the public welfare ; and

Whereas, the congressional declaration for limited and conditional pardon accords with well-established judicial exposition of the pardoning power ; and

Whereas, with reference to said rebellion, the President of the United States has issued several proclamations, with provisions in regard to the liberation of slaves ; and

Whereas, it is now desired by some persons heretofore engaged in said rebellion to resume their allegiance to the United States, and to reinaugurate loyal state governments within and for their respective states : Therefore–

I, ABRAHAM LINCOLN, President of the United States, do proclaim, declare, and make known to all persons who have, directly or by implication, participated in the existing rebellion, except as hereinafter excepted, that a full pardon is hereby granted to them and each of them, with restoration of all rights of property, except as to slaves, and in property cases where rights of third parties shall have intervened, and upon the condition that every such person shall take and subscribe an oath, and thenceforward keep and maintain said oath inviolate ; and which oath shall be registered for permanent preservation, and shall be of the tenor and effect following, to wit :–

“I, , do solemnly swear, in presence of Almighty God, that I will henceforth faithfully support, protect, and defend the Constitution of the United States and the Union of the States thereunder ; and that I will, in like manner, abide by and faithfully support all acts of congress passed during the existing rebellion with reference to slaves, so long and so far as not repealed, modified, or held void by congress, or by decision of the supreme court ; and that I will, in like manner, abide by and faithfully support all proclamations of the President made during the existing rebellion having reference to slaves, so long and so far as not modified or declared void by decision of the supreme court. So help me God.”

The persons excepted from the benefits of the foregoing provisions are all who are, or shall have been, civil or diplomatic officers or agents of the so-called Confederate government ; all who have left judicial stations under the United States to aid the rebellion ; all who are, or shall have been, military or naval officers of said so-called Confederate government above the rank of colonel in the army or of lieutenant in the navy ; all who left seats in the United States congress to aid the rebellion ; all who resigned commissions in the army or navy of the United States and afterwards aided the rebellion ; and all who have engaged in any way in treating colored persons, or white persons in charge of such, otherwise than lawfully as prisoners of war, and which persons may have been found in the United States service as soldiers, seamen, or in any other capacity.

And I do further proclaim, declare, and make known that whenever, in any of the States of Arkansas, Texas, Louisiana, Mississippi, Tennessee, Alabama, Georgia, Florida, South Carolina, and North Carolina, a number of persons, not less than one tenth in number of the votes cast in such state at the presidential election of the year of our Lord one thousand eight hundred and sixty, each having taken the oath aforesaid, and not having since violated it, and being a qualified voter by the election law of the state existing immediately before the so-called act of secession, and excluding all others, shall reëstablish a state government which shall be republican, and in nowise contravening said oath, such shall be recognized as the true government of the state, and the state shall receive thereunder the benefits of the constitutional provision which declares that “the United States shall guaranty to every state in this Union a republican form of government, and shall protect each of them against invasion ; and on application of the legislature, or the executive, (when the legislature cannot be convened,) against domestic violence.”

And I do further proclaim, declare, and make known that any provision which may be adopted by such state government in relation to the freed people of such state, which shall recognize and declare their permanent freedom, provide for their education, and which may yet be consistent as a temporary arrangement with their present condition as a laboring, landless, and homeless class, will not be objected to by the National Executive.

And it is suggested as not improper that, in constructing a loyal state government in any state, the name of the state, the boundary, the subdivisions, the constitution, and the general code of laws, as before the rebellion, be maintained, subject only to the modifications made necessary by the conditions hereinbefore stated, and such others, if any, not contravening said conditions, and which may be deemed expedient by those framing the new state government.

To avoid misunderstanding, it may be proper to say that this proclamation, so far as it relates to state governments, has no reference to states wherein loyal state governments have all the while been maintained. And, for the same reason, it may be proper to further say, that whether members sent to congress from any state shall be admitted to seats constitutionally rests exclusively with the respective houses, and not to any extent with the Executive. And still further, that this proclamation is intended to present the people of the states wherein the national authority has been suspended, and loyal state governments have been subverted, a mode in and by which the national authority and loyal state governments may be reëstablished within said states, or in any of them ; and while the mode presented is the best the Executive can suggest, with his present impressions, it must not be understood that no other possible mode would be acceptable.

Given under my hand at the city of Washington the eighth day of December, A.D. one thousand eight hundred and sixty-three, and of the Independence of the United States of America the eighty-eighth.

ABRAHAM LINCOLN.

 

Il était donc écrit, dans cette proclamation d’amnistie, que la grâce serait accordée à tous les citoyens qui prêteraient allégeance à la Constitution fédérale et l’on promettait aux Etats concernés de rétablir leur indépendance dès que 10 % de leurs électeurs auraient prêté serment et aboli l’esclavage. Ces conditions plutôt clémentes et favorables, qui faisaient beaucoup pour la réconciliation présente et à venir du pays alors que le conflit faisait encore rage, furent rejetées par la frange radicale des républicains, qui rédigea un contre-projet de loi auquel Abraham Lincoln mit un veto. En guise de représailles, le Congrès retira leur investiture aux députés et sénateurs élus sur le programme de Lincoln.

Au moment de la reddition de Lee le 9 avril 1865 et de l’attentat mortel ayant visé Abraham Lincoln au théâtre Ford cinq jours plus tard, le président et le Congrès n’avaient toujours pas trouvé de terrain d’entente sur la politique de réconciliation et de reconstruction. Lincoln meurt le 15 avril 1865, au lendemain de l’attentat, en emportant avec lui l’espoir d’une amnistie clémente à court terme. Il appartiendra plus tard à Ulysses Grant de se faire l’héritier de cet esprit de réconciliation imprimé par Lincoln à la politique américaine dès l’année 1863.

 
III- Le « Let us have peace » de Grant
 
L’abolition de l’esclavage est définitivement adoptée le 6 décembre 1865 et les Noirs obtiennent le droit de vote en 1867. Mais sous l’administration d’Andrew Johnson, vice-président qui succéda à Abraham Lincoln (1865-1869), la reconstruction reste poussive et la réconciliation freinée des quatre fers. Le président, pris en étau entre les sudistes et les radicaux du Congrès, est jugé trop ferme par les uns et trop complaisant par les autres. Sa politique médiane vise à reconstruire les gouvernements des États sudistes mais tout en écartant du pouvoir les anciens notables du Sud au profit des artisans et des paysans. Opposé à l’octroi immédiat des droits civiques aux anciens esclaves, il laissa les assemblées nouvellement élues restreindre leurs libertés.
Lors de la campagne présidentielle de 1868, le camp républicain fit appel au héros de guerre Ulysses S. Grant pour être leur candidat. Grant conclut sa lettre d’acceptation par la formule « Let us have peace » (« Faisons la paix »), qui constituera le slogan de la campagne républicaine. Il remporta les élections et devint, à l’époque, le plus jeune président de l’histoire des États-Unis (il sera détrôné plus tard en jeunesse par J. F. Kennedy).
Lors de son discours d’investiture, le président Grant défendit l’adoption du XVe amendement qui promouvait les droits civiques des anciens esclaves et stipulait que « le droit de vote des citoyens des États-Unis ne sera ni dénié ni limité par les États-Unis, ou par aucun État, pour des raisons de race, couleur, ou de condition antérieure de servitude ». Le texte fut adopté le 26 février 1869 et ratifié progressivement l’année suivante.
Dans le même discours d’investiture, Grant s’engageait à mener et poursuivre la Reconstruction « avec calme, sans préjugés, haine ou fierté partisane ». Les quatre derniers anciens Etats confédérés furent définitivement réintégrés à l’Union en 1870. Mais Grant eut fort à faire et dut mener des batailles épiques contre le Ku Klux Klan et ses campagnes de persécution et d’intimidation à l’égard des populations noires. Plus ferme que Johnson, Grant n’hésita pas, à certains instants de son mandat, à faire appel à l’armée pour faire respecter les droits civiques des anciens esclaves dans le Sud. En 1872, l’influence du Klan s’était émoussée et les élections comptèrent une participation record des Afro-Américains dans les états du Sud.
La même année, Grant, dans le plus pur esprit de pardon lincolnien, signa l’Amnesty Act, document qui, dans un esprit de pacification et d’union nationale sur le long terme, rendit leurs droits civiques aux anciens confédérés. En 1875, un autre grand document de la magistrature Grant fut mis en place, le Civil Rights Act, qui interdisait la ségrégation dans les transports en commun et les lieux publics. Le texte, on le sait, fut très peu appliqué, et il faudra près d’un siècle pour que les droits des Noirs américains soient totalement respectés en la matière.
Enfin, l’on doit aussi au bienveillant Grant une politique plus souple à l’égard des Amérindiens. La « politique de paix » de Grant, qui constituait un changement radical par rapport à ses prédécesseurs, visait notamment à regrouper les Amérindiens dans des réserves destinées à leur protection. Ainsi le Dawes Act de 1887 fut jugé très progressiste pour l’époque. Toutefois, l’objectif de l’ex-général sur le sujet était à terme l’assimilation des Amérindiens par la société américaine et, sous ses mandats, les conflits entre les ethnies améridiennes et les Blancs d’Amérique se multiplièrent.
Si la fin de sa gouvernance fut marquée par un effondrement bancaire et une série d’affaires de corruption, Grant, l’héritier de Lincoln, a su mettre en place une politique de paix inédite pour l’époque et qui a grandement contribué à éliminer en partie les vestiges du nationalisme sudiste pour cimenter la société américaine en une seule administration fédérale, telle qu’on la connaît aujourd’hui.
 
 
IV- Le « Osons le pardon » de Soro
 
Laurent Gbagbo est en quelque sorte un double de Lee, et dans le même temps un anti-Lee. Lee décida de signer une reddition honorable en grand uniforme, Gbagbo fut capturé de force en caleçon. Il y eut bien les accords de Ouagadougou en 2007, mais ils furent suivis de la reddition forcée de 2011. On eût aimé que l’Histoire se répètât, que Gbagbo l’historien se souvînt, au jour du 11 avril 2011, de la dignité de Vercingétorix déposant ses armes aux pieds de César, du stoïcisme d’Hannibal signant la paix à Zama ou de la sérénité de Lee serrant la main à Grant dans un salon d’Appomattox. Mais le 11 avril 2011, la crainte pour sa vie et l’amour du pouvoir firent oublier à Gbagbo son Histoire et empêchèrent un esprit qui s’était lui-même bunkérisé de s’ouvrir à la transcendance de la réconciliation. Pourtant, il n’est peut-être pas trop tard, car Soro a indiqué qu’il désirait demander pardon à Gbagbo en personne. Et pour cause : on n’enterre pas une hache de guerre en l’absence des anciens guerriers. Que l’un des protagonistes d’une Guerre Civile s’exprime en faveur du pardon, c’est la condition même de la réussite d’une réconciliation-révolution. Mais que les deux s’expriment en cette faveur et le processus connaîtrait alors sa complétude et en serait d’autant plus accéléré.
On eût aimé également que l’Histoire se répétât concernant la gouvernance américanophile de Ouattara, et qu’à la semblance de la politique de paix d’un Grant, elle édictât dès le début de son premier mandat ou bien dès que les conditions de sécurité et de stabilité eussent été remplies, une loi d’amnistie, un puissant Amnesty Act, afin d’assurer les droits civiques des anciens ennemis, afin qu’il n’y eût plus aucun prisonnier politique dans le pays et qu’une nouvelle page de paix pût enfin s’écrire.
Comparaison n’est pas raison, certes. Et nul n’a jamais réussi de politique en copiant une autre politique. En la matière, l’inspiration vaut mieux que l’imitation. Il ne s’agit donc pas pour la Côte d’Ivoire ou pour l’Afrique de faire comme les États-Unis. Il ne s’agit pas de « faire comme », mais de « faire mieux ». Faire mieux, dans le contexte qui est le sien. Faire mieux, pour faire bien et faire le bien en s’inspirant de la réussite des politiques de pardon et de réconciliation que compte l’Histoire.
Ainsi, on ne peut s’empêcher de remarquer, pour finir, l’esprit très lincolnien dans lequel a été prononcé le discours de référence du 3 avril 2017. Guillaume Soro y célébrait le pardoning power et annonçait l’avènement d’une véritable politique de paix et de réconciliation par une formule retentissante : « Osons le Pardon. Osons la Réconciliation. »
Plus encore, il ancrait la nécessité d’une réconciliation politique à celle, pas moins urgente, d’une reconstruction institutionnelle et sociale, ce qui rappelle encore le modèle américain. Pas de réconciliation sans reconstruction, c’est ce qui s’impose comme une évidence à l’issue de ce dialogue des morts dans lequel les esprits de Lincoln et de Grant ont encore des choses à dire aux hommes d’aujourd’hui.
Il faut non seulement convier tous les Ivoiriens à la table de la nouvelle nation réconciliée, mais il faut, dans le même temps, reconstruire socialement le pays afin qu’aucune région, aucune rue, aucune maison que compte ce pays ne se sente l’exclue du banquet. A défaut, on se retrouverait dans l’interstice précaire d’une nation imparfaitement réconciliée qui serait condamnée à revivre éternellement ses sécessions.
 
 
 
Conclusion
 
La force d’un seul geste ou d’un seul symbole, apte à s’inscrire dans l’Histoire collective comme un modèle inspirant, est tout à fait capable parfois, non d’effacer, mais de transcender les déchirures humaines, par le pansement du passé et la construction de l’avenir. Le pape François le disait en juin 2015 : « même les blessures les plus profondes peuvent être guéries en purifiant les mémoires et en ancrant fermement les espoirs dans l’avenir ». Aux États-Unis nous avons eu les gestes et leur avenir. En Côte d’Ivoire, nous avons désormais le geste, et nous attendons impatiemment son avenir.
 
 
Bibliographie
Michael FELLMANN, The making of Robert Lee, Random House, 2000.
William S. MC FEELY, Grant, a biography, Norton, 1980.
James M. MC PHERSON, La Guerre de Sécession (1861-1865), Robert Laffont, « Bouquins », 1991.
Rembert W. PATRICK, The Reconstruction of the Nation, New York, Oxford University Press, 1968.
Personal Memoirs of Ulysses Grant, Harvard University Press, 2017.
William PFAFF, « La réconciliation après la guerre de Sécession », in Politique étrangère, volume 58, n° 4, 1993, pp. 957-962


Votre message...