19 janvier 2018
Tribune Internationale
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Le Jazz, le Cacao et le Chocolat : une délicieuse trinité !

Une Tribune Internationale de Tiburce Jules Koffi, Abidjan-Côte d’Ivoire

Dédiée à Mimi Lorenzini (1)
Extrait de « Dans la nef de l’Art », un essai de Tiburce Koffi en voie d’édition. (Et toujours pour nous sortir de la phraséologie politique souvent ennuyeuse car monotone).


Préambule

L’Art doit veiller à altérer la toute puissance de la politique car il est idiome de rassemblement, en comparaison avec la politique, diviseuse et ‘‘confligène’’ à souhait, elle. Pendant longtemps en Côte d’Ivoire, notamment à Abidjan, le quartier le plus habitable, le plus agréable et le plus paisible aussi fut « La Cité des Arts », un véritable fleuron urbanistique qui, malheureusement, n’a pu résister
longtemps à la fureur dévastatrice des Nègres citadins, ces éternels saboteurs de l’environnement.

Ceux qui y logeaient étaient, en général, les grands artistes du pays : Christian Lattier fut le plus prestigieux d’entre. Christian Lattier ! Un Maître de « l’expression sculpturale » (j’ai appris ça de lui au cours des ces années 1970.) Ah ! Lattier, sa pipe légendaire, et son nez comme un clairon sans cesse en dialogue subliminal avec ses ficelles et son compagnon insolite (un python.) Autre illustre habitant de ce quartier : François Konian-Banny. Ex-leader des « Soul
Guys », premier et seul groupe de jeunes musiciens du pays à pratiquer le rythme and blues à la James Brown, et à posséder même un ensemble de cuivre (saxos, trompettes, trombones) ; il faut nommer aussi Cyril Yacé (le père des enfants Adolphe, Evariste et Marcellin Yacé.)

Nommons aussi le couple Thérèse Taba et Laba Sosseh. La première est restée une géniale comédienne ; le second était un chanteur de charme d’origine gambienne qui faisait les beaux jours de la musique salsa en Côte d’Ivoire. Ajoutons à cette liste, Kouadio Brou et Bienvenu Neba,
comédiens de talent, et Séraphin Kouassi, jeune spécialiste de mime fraîchement arrivé de France et chargé de promesses… crevées depuis !...

En face donc de ce joli quartier d’hier, se dressait l’Institut
national des Arts (INA) où professèrent les illustres Yves Beugré, fascinant guitariste (jazz et classique) et premier professeur noir dans cet institut alors dominé par les Blancs, des Français), Boncana Maïga, célèbre compositeur de « Rendez-vous ce Soir » chez Fatimata, un tube de ces années. Oui, c’était la belle « Cité des Arts » de Cocody des années 1970, pour la belle Côte d’Ivoire de ces mêmes
années, avant les temps de décadence que notre pays connaîtra deux décennies après, et qui continuent de signer sa perceptible régression.

Art et paix donc ; ou l’Art pour une culture de la Paix.

Si j’étais chef de l’Etat, je porterais une attention aigue à ce
diptyque ; et à bon escient : à l’examen, les meilleures années de ce pays (celle du miracle ivoirien) coïncident avec ses années d’effervescence et de prospérité artistique : en musique, les groupes de jeunes foisonnent : Djinahouroux (qui révéla le prodigieux guitariste Jimmy Hyacinthe), Djinns Music et son non moins prodigieux guitariste Pedro (devenu Ped, puis Wédji Ped), Paul Nemlin et Wognin
Pedro, chanteurs inspirés par le gospel et la soul music, Francois Lougah rayonnant sur l’Afrique avec son inoubliable « Pécoussa », Bailly Spinto, un jeune chanteur de charme, Fax Clark l’imitateur de Louis Armstrong, Amédée Pierre et son dopé, etc. A Man, régnaient Mamadou Goumbé (un habile danseur) et un jeune guitariste du nom de Guéi Robert, imitateur de Jimi Hendrix ; un autre guitariste du nom de Mamadou Doumbia (il jouait, lui, de la guitare hawaïnne) et Tiécouma Fofana une fabuleuse cantatrice qui a laissé plus d’une centaine de disques, animaient merveilleusement cette cité montagneuse.

En théâtre, Dadié, Zadi, Koly, Porquet, Bitty Moro, Sidiki Bakaba, Bienvenu Neba, Jeanne Sako, entre autres, aisaient vivre aux Ivoiriens des moments théâtraux inoubliables. Fait extraordinaire : les Ivoiriens allaient au théâtre, comme le faisaient le chef de l’Etat et ses ministres au cours des années 1960. Et ils réservaient même leurs tickets à l’avance, comme on le fait en Europe ! On peut le
dire : les Ivoiriens de cette époque étaient des gens civilisés.

Une autre remarque : dans chaque grande ville du pays, existait un Centre culturel. Ils sont tous devenus aujourd’hui des églises où l’on hurle comme des déments contre le démon qui continue cependant de diaboliser le pays !...
Voilà donc un pays qui a connu une espèce d’âge d’or marqué par l’effervescence de ses arts, de ses sports et de son économie. Comme si Culture et progrès étaient des choses intimement liées. Et pourquoi pas : on peut observer que l’effondrement de nos acquis sociaux et économiques est allée de paire avec celui de nos arts et sports. Et la
politique a germé et prospéré sur ce fumier en y répandant ses senteurs nauséeuses d’air de la division. Oui, là où l’Art et le sport ont rassemblé, la politique a divisé. Aussi, le Pr et ami Nyamsi m’a-t-il demandé d’animer le site du PAN par des propos sur la culture. Une manière pour nous d’inviter les Ivoiriens à l’union et à la cessation des hostilités, car le temps est venu de tourner la page des querelles, afin de nous engager résolument vers la paix et la réconciliation. Le PAN (ne le cachons pas), a positivement apprécié cette option. Je vous invite donc pour aujourd’hui à une réflexion
(actualisée et adaptée) sur le jazz.

**

Tout critique musical avisé, notamment en jazz, et même tout praticien du jazz s’est posé au moins une fois la question suivante : pourquoi voudrait-on absolument que cette musique soit africaine ? La question mérite d’être posée ; elle s’impose même, à l’observation du comportement des auditoires africains du jazz. Tout le monde l’a constaté : c’est un auditoire exclusivement urbain. Une autre constatation : au sein de la cité, seule une catégorie particulière de citoyens africains s’adonne vraiment à l’écoute de cette musique. En règle générale, ce sont de hauts cadres de l’administration :
intellectuels aux goûts éclectiques, sinon raffinés, gens issus de la classe aisée, sinon bourgeoisie. C’est, de même, une minorité de musiciens accomplis ou singuliers (en Afrique) qui jouent du jazz, comme un signe de parachèvement de leur pratique instrumentale ; comme, aussi, un indice d’élévation artistique : quoique d’extraction populaire, le jazz reste une musique savante ; en jouer bonifie donc
toujours le niveau et le statut du musicien.

C’est sans doute tout cela qui explique la qualité des publics du jazz, en règle générale, peu immenses, comparé à ceux des musiques de variétés populaires : rap, rock, rumba, zouk, coupé décalé, zouglou (2), car cette musique reste un art hautement sélectif, quoique synthétique : « Le jazz mène à toutes les musiques, mais toutes les musiques n’y mènent pas », peut donc dire Balliet Bléziri Camille, un
jazzophile avisé.

En Afrique (et même parfois en Europe), il faut signaler, parmi les publics relativement restreints du jazz, la bande des frimeurs qui, sans rien y connaître véritablement, se sent obligée de jouer aux connaisseurs de la chose en fréquentant des espaces de jazzophiles et de jazzmen. Ne soyons pas inutilement sévères : bon nombre d’entre
eux, à force d’écouter du jazz, finissent par le ressentir et à
adhérer à l’art de Miles Davis, Monk, Bill Evans, Charlie Parker et autres géants de cette musique dont l’attrait semble relever du mystique. Mais dans l’ensemble, il est admis que le grand auditoire africain n’écoute pas du jazz — ce n’est pas une attitude de mépris pour cette musique — et le monde rural africain, sans être ‘‘jazzophobe’’, ne manifeste cependant pas de penchant pour cette
musique bizarre qui n’interpelle la sensibilité d’aucun paysan
africain. On le voit encore : le village africain ne se sent pas
concerné par le jazz. Et, pour un Africain ‘‘authentique’’, cette musique relève d’un art absolument étranger au continent.

Cette perception du jazz est loin d’être incongrue. Certes, il ne viendrait à l’esprit d’aucun jazzman ni d’aucun critique de jazz de nier les origines négro africaines de cet art musical assurément singulière : les accents lyriques du blues, les intervalles de tons, les complexités harmoniques et rythmiques que l’on retrouve dans le jazz doivent sans doute leur originalité et génialité aux arts musicaux négro africains. C’est que les transplantés d’au-delà les mers, ceux-là que nos ancêtres ont vendus aux hommes au visage pâles, ne sont pas arrivés sur le sol américain qu’avec leur peau et leurs os ; ils y ont emmené, malgré eux, des airs de chez eux, la mémoire obstinée des rythmes allègres et délirants, les soirs, au clair de lune : paroles et vocalises incantatoires, musiques de réjouissances, élégies aux morts et à la vie (sens du blues), etc. Art Tatum, Art
Blackie, Buddy Miles, sont des mémoires rythmiques nègres revisitées par les arrières-arrières petits fils d’esclaves. Derrière la virtuosité de Jimmy Smith, Scott Joplin et Monk, se cache certainement le spectre des balafonistes et xylophonistes habiles du Wassulu et du Manding, comme une sorte de code génétique survivant au temps. Les
racines africaines du jazz apparaissent donc indiscutables. Mais pourquoi donc, à l’analyse, apparaît-il imprudent d’affirmer, sans nuance, que le jazz est une musique africaine ?

[L’aventure du jazz]

Si nul ne s’aviserait de remettre en cause les racines africaines du jazz, nul non plus (sauf les africanistes exaltés) ne peut affirmer hautement qu’il est une musique exclusivement africaine. C’est, à l’observation, parce qu’il n’est pas une musique africaine, que la plupart des Africains n’y comprennent rien ou pas grand-chose.
Passé le premier jour de curiosité, le plus génial des big band de jazz jouerait sur une place publique vide, dans un village de Guinée ou du Burkina Faso, ou de la Côte d’Ivoire. N’hésitons pas à affirmer que, sur l’ensemble du continent, la constatation sera la même : aucun village africain ne distrairait le temps réservé aux contes au clair de lune, à écouter un quartet, un quintet ou un sextet de jazz. Jimmy
smith, Kenny Burrel, Benny Goodman, Wayne Shorter, John Coltrane, Path Metheny et autres génies du jazz ne peuvent pas avoir, aujourd’hui, d’auditeurs dans des villages africains car le paysan africain affiche une superbe indifférence aux sonorités que proposent ces musiciens.

Et il a raison, ce paysan africain, et même ce citadin africain : cet art musical n’est pas le leur ; il vient d’ailleurs. Ce n’est pas qu’une musique bizarre ; c’est un son étranger. Et comme nous pouvons comprendre ce paysan africain, ou cet auditeur africain ‘‘authentique’’ : outre la distance physique, des siècles d’une histoire complexe (celle de la déportation et de la transplantation)
séparent l’espace sonore négro africain de celui où naquit le jazz.

Aucun art ne naît du néant : l’art — la musique précisément, qui nous intéresse ici — est le produit d’une société. Ces Noirs d’Amérique qui ont jeté les bases du jazz à travers leurs complaintes (qu’ils exprimaient sur des instruments de musique européens), n’étaient plus exactement des Africains. Ce que disait cette musique n’était donc pas
spécifiquement ‘‘africain’’. Les expériences de la vie qui ont marqué ceux qui la pratiquaient, celles, musicales, qu’ils ont eues au pays des Blancs, n’avaient finalement pas de lien avec l’Afrique réelle.
Les instruments (guitares, piano, saxophone, clarinette, batterie, etc.), les gammes et les tons utilisés relèvent d’une factorisation et d’une culture sonore absolument étrangères sinon peu familières aux Africains. A l’opposé, le musicien africain a, lui, continué de jouer de son djomolo, de sa cora, de son ngoni, de sa flûte de berger dont
il n’a jamais songé à modifier les modes d’accordage ni la facture, sans doute parce que n’ayant pas éprouvé le besoin de le faire.

Conséquemment, les musiques du continent sont demeurées des sons ethniques, tribaux, cloisonnés et ‘‘folkorisés’’ : même de nos jours, aucun musicien sénoufo (ethnie de Côte d’Ivoire) de l’espace du village ne peut jouer avec un ensemble de musiciens bété ou akyé (Côte
d’Ivoire), moins encore ghanéen ou sénégalais. Aucun musicien traditionnel tutsi (Rwanda) ne peut faire un bœuf avec un autre du pays mossi (Burkina Faso). La raison est simple : ici, chaque groupe ethnique a développé (et continue de le faire) des codes musicaux spécifiques. D’un groupe ethnique à un autre, les gammes changent, les
tons, de même. Ce qui n’est pas le cas de cette musique singulière qu’on appelle jazz, et qui peut réunir autour d’elle, des exécutants venus de tout pays du monde.

Jazz ! Mot bizarre. Non, cette musique fondamentalement diatonique (même si elle n’ignore pas le pentatonisme), ces séquences rythmiques réglées, cette technique d’approche de l’instrument fondée sur la recherche effrénée de la performance individuelle par la mise en valeur d’un soliste (3), cette musique marquée par mille et une
complications harmoniques pas très éloignées de diableries sonores et mystificatrices par moment, etc., tout cela relève d’une conception de la musique vraiment différente, trop différente, voire éloignée de ce qui se pratique au village. Non, cette musique n’est pas africaine.
Elle ne peut l’être ; elle ne pouvait même l’être car, en vérité, quelque chose lui est arrivée tout au long de sa gestation et de son aventure à travers les continents ; quelque chose qui l’a déformée,
remodelée, réorientée, en en conservant toutefois la substance mélodique et rythmique (le blue-note et la syncope récurrente). Ce quelque chose, c’est l’homme Blanc ! Il est passé par là. Et, comme toujours, il y a laissé ses marques, son génie. On peut le dire donc : le jazz est une musique métisse, l’une des expressions les plus belles (car les plus réussies) de la rencontre, la vraie, entre les races. Blancs, Jaunes, Noirs… ont, ensemble, construit le jazz. Certes, dans cette aventure sonore de qualité exceptionnelle, l’Afrique aura, comme toujours, fourni la matière première. Mais la matière première n’est pas et n’a jamais été un produit fini. Innocent Anaky (4) peut donc le redire : les Africains ont produit le cacao ; puis ce cacao leur est revenu, après avoir traversé les mers, sous la forme d’un produit fini, exquis, sucré et agréable à manger : le chocolat. Pouvons-nous affirmer que le chocolat
est africain ? Comme tu as raison, Anaky : « L’histoire du jazz, c’est, en réalité, celle du cacao et du chocolat ! »

Par Tiburce Koffi
tiburce_koffi@yahoo.fr

Notes :
(1) Jazzman talentueux, Mimi Lorenzini est décédé en 2014, d’une crise cardiaque, en France. C’était un excellent guitariste. Il a animé des master class de jazz à l’Insaac, sous mon autorité administrative.
(2) A l’exception des salles bondées des festivals (Montreux, par exemple) ou des prestations de grosses stars de notoriété mondiale – Georges Benson, par exemple.
(3) Le solo n’est pas banni dans les musiques africaines ; mais il est surtout pertinent en danse où les percussionnistes sont reines.
(4) Innocent Anaky Kobina. Homme politique ivoirien, fondateur et Président du Mouvement des Forces d’Avenir (Mfa) et jazzophile avisé.


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