28 mai 2018
Tribune Internationale
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LE GOUVERNEUR, LE PEUPLE, LE TEMPS - Dialectique d’une trilogie

Une tribune internationale de Tiburce Jules Koffi

North Carolina, USA


Réflexion (prévue en quatre volets) dédiée au camarade et ami Jean Améa, en souvenir des grands moments de combat et de rêves que nous avons vécus, partagés et cultivés (même en prison) pour une Côte d’Ivoire de la Liberté, de la Justice et de la Richesse pour tous. Les geôles de la Sécurité, de la Dst et de Séguéla ! N’oubliez pas, Camarades !

1er volet : Houphouët-Boigny et son temps

Qu’est-ce qui peut bien amener un homme normal à vouloir diriger ses semblables, à grande échelle : être chef d’Etat, roi ? La question n’est pas nouvelle. Les exégèses de la chose politique (sociologues, politologues, journalistes, philosophes, écrivains, etc.), se l’ont toujours posé. La réponse la plus courante, donc banale, est la suivante : le besoin de servir, d’être utile aux siens. De brillants hommes de Lettres ont adroitement campé le décor de cette réponse. Voyons, entre autres, ce qu’en disent particulièrement Senghor (Chaka) et Jean Anouilh (Antigone.) Le premier fait dire à son héros zulu :

« Mon calvaire. / Je voyais dans un songe tous les pays aux quatre coins/ de l’horizon soumis à la règle, à l’équerre et au compas (…) je voyais les peuples du Sud comme une fourmilière de silence/ au travail/ (…) Peuples du sud dans les chantiers, les ports, les mines et les manufactures. /Et le soir ségrégés dans les kraals de la misère (…)/Les bras fanés, le ventre cave, des yeux et des lèvres immenses appelant un dieu impossible/Pouvais-je rester sourd à tant de souffrances bafouées ? – In Chaka, Ethiopiques. »

Voilà poétiquement campée l’image du chef héros messianique, instruit par une haute vision et un sens prononcé de la responsabilité historique. Plus proches de nous dans le temps, l’action syndicale et politique des ‘‘pères’’ des indépendances africaines s’inscrit dans ce même cadre de l’héroïsme messianique, faisant ainsi d’eux des hommes de mission.

Sur le même thème de la lecture du pouvoir, Jean Anouilh fait quant à lui, de Créon, frère d’Œdipe roi de Thèbes, un serviteur désintéressé, un homme mû tout simplement par un devoir familial : assurer une succession monarchique qui, dans le fond, ne l’avait jamais intéressé. Créon, en effet, est un intellectuel et un collectionneur d’objets d’art — un antiquaire amateur : c’est un esthète. Mais voilà qu’Œdipe-roi son frère, est mort. Et ses deux fils Etéocle et Polynice, se sont entretués pour le pouvoir. Alors, Créon a laissé ses objets et ses livres, a retroussé les manches et s’est mis au travail. Pour assurer la continuité du royaume. Comme un fonctionnaire juste dévoué. Pas plus.

Un examen plus attentif des rapports entre l’homme et le pouvoir fait cependant apparaître une autre raison qui explique et même justifie la quête, souvent acharnée, du pouvoir : réaliser le fantasme, personnel, de voir briller sa propre étoile, éprouver le privilège d’être au-dessus des autres et de pouvoir décider de leur destin. C’est une posture démiurgique et enivrante car un pouvoir d’une telle envergure relève de la dé-raison ou, du moins, ne relève pas du raisonnable : c’est une passion — une maladie de l’âme donc. Mais c’est surtout un mal aussi dévorant qu’un cancer.

Cette raison déraisonnable (car soumise à l’empire de la passion) a vu prospérer, à elle seule, une autre race de politiciens redoutables : le dirigeant passionné de pouvoir. C’est un homme agi par le besoin obsessionnel d’y parvenir coûte que coûte, afin de réaliser le haut destin qu’il s’est assigné. Envers et contre tous, bravant mille entraves, au péril souvent de leur vie (mais plus généralement de la vie des autres), ces hommes parviennent toujours à réaliser ce dessein qui signe l’œuvre de leur vie. J’appelle ce type de dirigeant « les schizophrènes du pouvoir. » Ils sont dangereux car ils ne se conçoivent plus de vie hors le pouvoir, devenu désormais leur unique raison d’être.

Enfin, il y a une catégorie d’hommes qui parviennent au pouvoir par pur hasard car personne ne leur prévoyait une telle ascension. Ce sont des produits des bégaiements de l’Histoire : Valentine Stresser en Sierra Leone, Robert Guéi en Côte d’Ivoire, Dadis Camara en Guinée, Donald Trump aux Usa, par exemple, sont de cette catégorie. Visiblement, ce sont des accidents (souvent malheureux) de l’Histoire ! En général, ce sont des gens surgis de nulle part — surpris eux-mêmes par cette ascension brutale et enivrante qui a provoqué la chute, tout aussi brutale, de nombre d’entre eux.

Un même souci les habite tous cependant : rentrer à tous les prix dans l’Histoire en marquant leur parcours terrestre par l’accession au pouvoir d’Etat. Une fonction à laquelle ne sont réellement appelés que des gens d’exception. C’est cette race d’hommes qui m’intéresse ici. A juste raison : notre pays en a produit trois au cours de son histoire moderne. Il s’agit de Félix Houphouët-Boigny (1960-1993), Laurent Gbagbo (2000-2010) et Alassane Ouattara (2010-2020 (?).

[Houphouët-Boigny : l’obsession de la pierre et du goudron]

Houphouët-Boigny aura considérablement marqué ce pays dont ses compagnons et lui ont posé les fondations. Solides sont ses fondations compressées en trois mots : « Union, Discipline, Travail ». Toute une trilogie programmatique et productive. Ce sont, en effet, ces trois mots qui guident le comportement des peuples forts et performants, à l’instar des Européens (notamment les Suisses et les Allemands), des Américains et des Asiatiques et, aujourd’hui, des Rwandais. Avons-nous, nous Ivoiriens, véritablement assimilé ce joli triptyque ?

Oui, à mon avis ; mais seulement au cours des deux premières décennies (1960-1980) d’après la proclamation de l’indépendance. Ces années furent effectivement fructueuses, consacrant ainsi l’ardeur des Ivoiriens au travail. La prodigieuse production agricole, les grands chantiers (les ports d’Abidjan, de San Pedro, les barrages, la construction de la Riviera — immense projet urbanistique), l’efficacité du Protocole d’Etat, consacrèrent davantage la réussite de la politique d’un chef pragmatique, doté d’un sens élevé de l’Etat et d’une lecture saine des enjeux des relations internationales. Le pays devint ainsi une incontournable plateforme économique, politique, culturelle, sportive. Et l’influence de la Côte d’Ivoire dans la sous-région, sa stabilité exceptionnelle (à l’exception du Sénégal) et ses succès dans l’agriculture, l’infrastructure et l’économie signèrent la réussite de la politique de son chef.

Mais, pour tous, Houphouët-Boigny, ce sont les Grands Chantiers. L’autoroute du nord (1) constituait déjà, en ces débuts d’année 1980, le début d’un vaste programme de dotation du pays en infrastructures de grande envergure. Sur la même lancée, l’homme avait achevé la construction du Lycée scientifique de Yamoussoukro, de l’ENSTP, un joyau architectural ; puis, peu après, de l’INSET qui deviendra INPHB. La liste de ces travaux de grande dimension, consacrés surtout à Yamoussoukro, est interminable.

Une remarque de taille : cette même période connaît la chute drastique du prix des matières premières. Et c’est en ces moments d’incertitudes économiques et de remise en cause réelle de ses options en la matière, qu’Houphouët-Boigny, apparemment contre le bon sens, entreprit de construire une… basilique ! Le Pape Jean-Paul II cède à cette belle folie qui renforce l’implantation du christianisme dans la sous-région — une manière, peu cachée, de faire barrière à l’expansion islamique que les analystes de ces questions prévoyaient déjà. Nous sommes en 1985.

La Basilique Notre Dame de Yamoussoukro. C’est un défi architectural sans précédent, mais plus certainement l’épopée d’une stupéfiante folie des grandeurs. Pis, un marécage financier. Les mesures de récession anticipée tombent alors, et dont la victime sacrificatoire la plus immédiate est… l’Ecole ; et cela, dès 1982. C’était pourtant l’institution qui, ajoutée à l’Agriculture et aux Affaires étrangères, tenait le plus à cœur au président Houphouët-Boigny. Toute contestation est étouffée. Sans appel. De 1982 à 1988, aucun trublion n’échappe ainsi à cette vigilance de l’appareil du parti (unique) : réquisition, emprisonnements de journalistes et d’enseignants contestataires, déportation des plus irréductibles d’entre eux à Séguéla. Un citoyen téméraire, Gbaï Tagro (2), est lui aussi déporté à Séguéla au cours de ces mêmes années 1980. Le délit : il avait eu l’outrecuidance de déposer sur la table d’Houphouët-Boigny, au cours d’une audience, le Manifeste de son parti ! Tagro fut le premier opposant ivoirien, après Kragbé Gnagbé (3), à avoir revendiqué officiellement le retour au multipartisme.

C’est ce climat de terreur sur l’intelligentsia contestataire du pays qui a inspiré le titre du roman « Silence, on développe », de Jean-Marie Adiaffi. Prudent, Laurent Gbagbo fuit le pays dès 1982, et se réfugie en France d’où, grâce aux soutiens de nombreux nationaux, mais aussi et surtout de soutiens français, il développera une intense activité politique qui lui permettra de devenir la figure la plus représentative de l’opposition clandestine. Djéni Kobina, son camarade et compagnon d’arme et d’infortune de Séguéla le Goulag-vert d’alors, a, entre-temps, démissionné de l’enseignement, en signe de protestation contre cette gestion populiste et brouillonne de l’Ecole que démolit méthodiquement le ministre Balla Kéita, avec le soutien manifeste d’Houphouët-Boigny : l’homme était très remonté contre ces conspirateurs impénitents qu’étaient ces « enseignants ingrats ! (4) » L’école donc va mal. Et la société ivoirienne commence à souffrir des difficultés économiques qui annonçaient la banqueroute de l’Etat ivoirien. Seuls, prospéraient (comme aujourd’hui), le Président et ses ouilles (famille, membres de sa tribu politique et sociologique, etc.) La Côte d’Ivoire allait mal, mal. Mais Houphouët-Boigny n’avait cure de tout cela. La raison : il développe, il développe. Silence !...

Bref, revenons à la Basilique. En août 1985, le Pape procède à la cérémonie de la Première pierre qui sera posée six mois après, soit en février 1986. Commencés en juillet 1986, les travaux sont livrés en septembre 1989. Le majestueux édifice est une réplique de la Basilique St-Pierre de Rome qu’elle s’offre même le luxe de surclasser en envergure (le dôme, je crois) ! L’année suivante, exactement le 10 septembre 1990, la Basilique Notre Dame de Yamoussoukro reçoit la consécration papale. Le mois suivant, Félix Houphouët-Boigny s’offre une victoire électorale sans péril ni mérite aucun, contre un freluquet adversaire : l’enseignant contestataire Laurent Gbagbo, revenu d’exil il y a juste deux ans ! Houphouët-Boigny est désormais nonagénaire, et malade. D’une maladie grave. C’est, on le devine, son dernier combat politique.

La Basilique Notre Dame de Yamoussoukro signe indiscutablement outre le chef-d’œuvre d’un architecte de génie, la folie d’un homme parvenu au faîte de sa grandeur. Pour sa légende personne. C’est le résultat de la rencontre entre un puissant chef d’Etat et un (tout aussi puissant) technicien du bâtiment — Houphouët-Boigny et Fakhoury ; mais plus encore, entre deux génies, deux folies, deux besoins fantasmatiques de défier le temps. Pour les poètes, c’est une belle épopée de l’exaltation de « l’industrie de la pierre » (Aimé Césaire), une réécriture du roi Christophe dans sa folie de faire surgir un château ‘‘versaillien’’ nègre, au milieu de la pauvreté généralisée.

La construction de la Basilique Notre Dame de Yamoussoukro est, selon moi, le dernier message spirituel d’Houphouët-Boigny à son peuple : le christianisme comme voie de salut. Elle indique surtout que le chef d’Etat ivoirien avait fini son bail historique avec son peuple et les hommes, et qu’il ne commerçait plus désormais qu’avec Dieu. Houphouët-Boigny de ces années, préparait sans doute là, son départ de la Terre. Aussi, était-il devenu sourd aux suppliques de son peuple : la Basilique fut en effet construite à une période de grande récession économique et d’incertitudes sociales. Elle sera suivie par une remarquable opiniâtreté et acharnement à transformer Yamoussoukro en une capitale moderne. Inutile de citer les œuvres architecturales de grande envergure qui vont redimensionner le petit village d’hier et en faire une cité de référence urbanistique en Côte d’Ivoire et dans la sous-région...

Quelques trois années après avoir vu et contemplé le grand-œuvre qui signe son inscription dans l’infinitude (son image est incrustée dans les vitraux indestructibles de la Basilique), le grand homme disparaît. Mais son nom est à jamais fixé dans la Mémoire historique et épique de son peuple. Heureux donc qui, comme Félix Houphouët-Boigny, a vu son œuvre se bâtir sur une longue durée, s’est vu magnifier par son peuple (malgré les moments de salutaires contestation), est mort en son pays, assisté des siens, a été honoré sur son lit mortuaire, et a été enseveli chez lui dans la gloire et l’hommage aux Grands de la Terre. Non, les peuples n’oublient jamais les bâtisseurs, car ceux-ci leur donnent le sentiment de la force qui sécurise, le sens de la fierté collective, et flattent l’orgueil des nations qu’ils enfantent par la réalisation de grandes ambitions. Et la Côte d’Ivoire de ces temps de gigantesque défi à la pierre était un peuple de gens fiers : à cette époque, peu d’Ivoiriens (cadres ou étudiants) restait à l’extérieur.

A ceux-là donc qui laissent des traces écrites, visibles et non dégradables de leur action à la tête des pays qui leur ont été confiés, les peuples octroient toujours la générosité condescendante de leur Mémoire. Avis donc aux petits chefs plaisantins qui arrivent au pouvoir et qui, plutôt que de s’atteler à bâtir des œuvres solides, choisissent de faire du tam-tam, de danser en grimaçant, d’amuser la galerie, de s’enivrer de jouissances paresseuses ou gaver leur peuple de pestilences sonores ravageuses ou comiques ! Et de tels chefs ont effectivement et indûment occupé le fauteuil présidentiel ivoirien.

A l’examen, et tout à l’opposé de ces chefs peu sérieux, Alassane Ouattara a, lui, choisi de s’inspirer du pragmatisme remarquable de Félix Houphouët-Boigny. C’est, à mon avis, ce même souci de la trace qui fonde l’essentiel de son agir politique. Oui, sur de nombreux point, nonobstant quelques réserves, Alassane Ouattara me semble animé par le fantôme d’Houphouët-Boigny.

Prochainement : Alassane Ouattara et le fantôme d’Houphouët-Boigny.

tiburcekj@yahoo.com. Phone number : +1 984 297 5901

Notes.

C’était une autoroute des plus modernes, équipée de cabines téléphoniques à tous les 5 km. Houphouët-Boigny en avait vu en Europe, et il a cru bien faire d’en offrir à son peuple. Sauvages comme de joyeux primitifs, les Ivoiriens démoliront ces cabines en moins d’un an, ôteront les garde-fous en aluminium de l’autoroute, pour fabriquer des… casseroles ! Pour information, cette autoroute a été financée par le Groupement des Entrepreneurs suisses de Côte d’Ivoire (GESCO – d’où le nom du quartier « Yopougon-Gesco »). Il m’a été rapporté que, ‘‘voyou et rusé’’ comme il savait souvent l’être, le « Vieux » n’a jamais remboursé l’argent de ces entrepreneurs suisses, arguant, à chaque échéance (et sous forme de plaisanterie), que c’est le moins que l’Europe doit offrir en cadeau à l’Afrique ! De guerre lasse, les deux partis ont fini par trouver un compromis : que le président Houphouët-Boigny utilise l’argent qui devait servir au remboursement de leurs investissements pour réaliser une œuvre sociale de grande utilité publique. L’homme tint parole. Un des CHU du pays (ou l’Institut de cardiologie, je crois) a vu sa réalisation grâce à cet accord. Je tiens ces informations d’un diplomate suisse dont je ne peux révéler le nom.

Historiquement, Gbaï Tagro est le premier opposant ivoirien à être sorti de la clandestinité (en 1981) et avoir posé un tel acte. Il est l’actuel président du Parti républicain de Côte d’Ivoire.

Kragbé Gnagbé fut l’instigateur de la rébellion du Guébié (ouest de la Côte d’Ivoire), une jacquerie de type ‘‘zappatiste’’ matée par le régime du Président Houphouët-Boigny. A cette époque déjà, Houphouët-Boigny nous avait donc indiqué comment il faut traiter une rébellion : la mater. A défaut, elle vous mate. C’est ce qui nous arriva 40 années après lui.

Alphonse Voho Sahi note de manière très avisée dans « Focal » (une compilation d’articles), qu’à l’observation, Houphouët-Boigny avait entrepris de détruire l’Ecole, un nid de conspirateurs ! On ne peut contester le bien-fondé d’une telle réflexion quand l’on a vu la hargne avec laquelle Balla Kéita semait terreur et désordre dans le milieu estudiantin et universitaire. Et tout cela, avec le soutien, sans réserve, du Président Houphouët-Boigny !


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