27 juillet 2017
TRIBUNE INTERNATIONALE
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La révolution soroïste est-elle un crime de lèse-majesté en Côte d’Ivoire ? - 1ère partie, « Le conservatisme du FPI à l’épreuve soroiste"

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Professeur agrégé de philosophie


En dehors de la souveraineté suprême du peuple, nul groupe particulier, nul individu singulier n’est propriétaire exclusif du pouvoir d’Etat en démocratie. Le débat d’idées, l’exercice des libertés fondamentales, l’expression des différences politiques encadrées par la règle de jeu constitutionnelle sont des structures non-négociables de la vie collective. Dans un pays démocratique, en effet, l’existence de nouveaux mouvements d’idées, de remontres populaires de jeunes militants, de mobilisation de groupes de femmes, de travailleurs, de cadres et de paysans engagés pour la promotion du progrès social, économique et politique est un phénomène usuel.

Or dans un régime autoritaire, il va de soi que le même phénomène dérange les forces réactionnaires et certains conservatismes rigides. Certains inaptes à la vie démocratique piquent des colères, traitent leurs concitoyens de traîtres parce qu’ils ne pensent pas comme eux, de fils indignes aux nombreux pères ; soumettent des citoyens au chantage des postes et nominations, menacent à mots à peine voilés les esprits libres d’emprisonnement ou d’assassinat, limogent à tour de bras des cadres de leur propre parti. Uniquement pour s’assurer d’une mise au pas de la société politique dans la logique des intérêts exclusifs et durable de leur clan. De tels signes indiquent une dérive dictatoriale, paternaliste et ravageuse pour les libertés collectives.

Comment ne pas constater que la classe politique traditionnelle de Côte d’Ivoire contemporaine, face à l’émergence de la génération Soro, affiche de façon inquiétante des signes de sclérose mentale, de conservatisme dogmatique et d’irresponsabilité face à l’Histoire ? Le phénomène est d’autant plus pathologique qu’il est l’oeuvre d’hommes et de femmes politiques, qui bien qu’appartenant nominalement à des familles politiques différentes, se comportent de manière similaire, en affichant le même refus du progrès, la même haine du changement, la même incapacité à comprendre les mutations irréversibles en cours dans la jeune et fragile démocratie ivoirienne. On doit dès lors se demander : la révolution soroiste est-elle un crime de lèse-majesté en Côte d’Ivoire ? Une réponse affirmative à cette question supposerait que nous identifions et légitimions les victimes autodésignées dudit crime de lèse-majesté afin d’évaluer la légitimité de leur complainte. Par contre, une réponse négative impliquerait que nous montrions la vacuité de l’accusation de crime de lèse-majesté contre Guillaume Soro et sa génération.

La méthode de notre réflexion sera donc dialectique. Nous examinerons successivement, de manière critique, les thèses des deux ailes concurrentes du FPI ; puis le positionnement conspirationniste d’une délégation de cadres du PDCI-RDA en visite récemment à Paris, chez l’ancien Chef de l’Etat Henri Konan Bédié ; enfin, les saillies de certains cadres du RDR, coupés des bases populaires comme les bâches clairsemées de leurs meetings en témoignent, et malgré tout déterminés pourtant à écraser et broyer du Soro par tous les moyens…

Telles sont les trois parties de notre étude, que nous publierons en trois moments.

Le conservatisme FPI à l’épreuve de la révolution soroïste

IL y a en réalité, non pas deux FPI, mais bel et bien trois. Le FPI (GOR Gbagbo ou Rien ), incarné par les radicaux pro Gbagbo, à la tête desquels trônent Aboudrahmane Sangare et Marie-Odette Lorougnon. Le FPI (AOR, Affi ou rien), dirigé par l’ancien premier ministre Pascal Affi Nguessan et ses derniers compagnons, tel un Marcel Gossio. Cette aile du FPI veut à tout prix vivre et à la fois s’émanciper de la décrépitude du Chef des GOR, emprisonné à La Haye, l’ancien président Laurent Gbagbo. Ces deux ailes rivales de la direction du FPI ont cependant quelque chose de commun : la détestation de l’idée d’une alternance générationnelle dans la gestion du pouvoir d’Etat de ce pays. Et pourtant, il y a la majorité des jeunes militants frontistes, désormais engagés dans le camp de l’alternance politique générationnelle. Les GOR et les AOR font peut-être semblant de ne pas les voir…

En effet, pour Sangare et ses compagnons GOR, le seul projet politique qui vaille est le retour de Laurent Gbagbo au pouvoir en Côte d’Ivoire, après ses dix premières années exercées à la magistrature suprême du pays. Soucieux de gommer les conditions calamiteuses de l’accès de Laurent Gbagbo au pouvoir en octobre 2000, le FPI GOR n’a qu’une thèse à la bouche : la Côte d’Ivoire aurait été envahie économiquement, socialement, culturellement et politiquement par des étrangers. Comme le dit Madame Lorougnon , « IL faut mettre fin à la vie des apatrides dans ce pays. J’assume mes propos ». Ainsi entendue, la révolution soroiste serait une invasion étrangère continuée, aux détriments du vrai peuple de Côte d’Ivoire, qui serait celui des partisans de Gbagbo et rien d’autre.

Pour Affi Nguessan et ses compagnons AOR, le seul projet politique qui vaille est l’élimination de Laurent Gbagbo de tout retour en selle en Côte d’Ivoire et la négociation exclusive du pouvoir d’Etat par Affi et ses AOR avec le régime du Président Alassane Ouattara. Dans cette logique, il faut autant accuser les GOR d’être responsables de l’incarcération de Gbagbo par leur extrémisme, que livrer les soroistes à la double vindicte des GOR et des caciques du régime RDR. On peut comprendre dans cette stratégie, la violence de l’attaque de Pascal Affi Nguessan contre la déclaration courageuse de pardon de Guillaume Soro aux trois doyens de la politique ivoirienne, Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo, le 20 juillet 2017 à l’aéroport d’Abidjan. Pascal Affi Nguessan voit dans le pardon de Soro à Gbagbo, une réhabilitation politique qui viendrait lui couper l’herbe sous les pieds, lui qui ne vit que d’être l’héritier du Parti de Gbagbo dans la négociation face au régime Ouattara. Pascal Affi Nguessan voit en la demande de pardon de Soro à Gbagbo, la fin de son rôle d’écran de fumée entre le peuple de Côte d’Ivoire et l’actuel régime ivoirien. Ce n’est en effet plus avec Affi Nguessan que la réconciliation avec le FPI doit se faire, mais avec le principal acteur du conflit ivoirien, que fut avec Guillaume Soro, l’ex-président Laurent Gbagbo.

Pourtant, les deux ailes du FPI oublient allègrement que la majorité de leurs militants ne sont ni des GOR, ni des AOR. Ce sont des partisans de l’alternance générationnelle dans la gestion du pouvoir d’Etat en Côte d’Ivoire, soit l’expression politique de 70 % de la démographie ivoirienne. Ils sont en germination dans le sein de la terre politique ivoirienne. Majorité invisible et pourtant déterminée à secouer le cocotier politique national. ILS ne veulent ni le retour de Gbagbo au pouvoir, ni le chantage opportuniste d’Affi Nguessan, lui-même comptable du bilan Gbagbo. Les « alternanciens » ivoiriens s’apprêtent en réalité à laminer tous les gérontocraties installées dans les partis classiques. Et Guillaume Soro est bien plus populaire, ou au moins aussi populaire auprès des jeunesses alternanciennes du FPI que Pascal Affi Nguessan ou Aboudramane Sangare. Tel est le paradoxe que les hiérarques de cette famille politique ne comprennent pas encore.

Le sens du pardon demandé par Guillaume Soro aux trois anciens n’a donc échappé qu’à ceux qui sont assourdis par la croyance que le pouvoir d’Etat doit toujours revenir aux héritiers ou aux contempteurs du Président Houphouët. Ceux qui n’ont pas compris que ce peuple veut à la fois une rupture générationnelle et une continuité expérimentée à la tête de l’Etat de Côte d’Ivoire. Rupture avec tous les anciens idéologues de l’ivoirité, représentés par les deux ailes du FPI actuel. Continuité expérimentée avec un nouveau leadership national, autant instruit des limites de l’ivoirité que des limites du capitalisme patrimonial pratiqué par les houphouétistes PDCI-RDA et RDR. Tel est le défi d’une nouvelle grandeur ivoirienne à penser et réaliser. Franz Fanon le disait bien : « Chaque génération doit, dans une situation historique donnée, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ».

Ce que Guillaume Soro a voulu dire le 20 juillet 2017 est pourtant clair à ceux que l’avenir de ce pays intéresse davantage que la conservation de positions patrimoniales juteuses dans l’appareil d’Etat ivoirien. Soro demande aux aînés de laisser enfin les jeunes générations vivre sans le poids de leurs haines et intrigues passées. Soro demande aux aînés de donner à l’alternance générationnelle ses chances d’oeuvrer à son tour pour ce pays, sans traîner le boulet des complots et anti-complots houphouétistes ou anti-houphouétistes. C’est en réalité à la retraite politique digne des héritiers et opposants d’Houphouët que Guillaume Soro appelle, car il sait que chaque temps à ses choses, mais aussi ses hommes et ses femmes. Ni les GOR, ni les AOR donc, n’ont compris que c’est pour libérer socialement, économiquement, culturellement et politiquement toute une génération nouvelle de l’aliénation de la politique des Anciens que Guillaume Soro appelle ceux-ci à soulager les Modernes du poids de leur pesanteur. Me lisant donc ici, quelques GOR et AOR ont une bouée de sauvetage herméneutique à saisir. C’est tout le mal que je leur souhaite.

(Dans la deuxième partie de la présente réflexion, nous traiterons de l’attitude du conservatisme du PDCI-RDA face à la révolution soroïste.

Affaire à suivre donc, dans 48 heures.)

 

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

 

Professeur agrégé de philosophie

 

Paris, France, le 27 juillet 2017


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