11 novembre 2017
TRIBUNE INTERNATIONALE
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TRIBUNE INTERNATIONALE
La philosophie de l’horizon numérique dans la Génération Soro

Une tribune internationale de Lawrence Atilade
Doctorant en Science politique, EHESS-Paris


Dans un monde complexe où il faut innover sans cesse en déployant tous les éventails du possible, l’accélération des rythmes temporels entraîne une constellation d’effets secondaires, peu ou prou préjudiciables au développement de la pensée et de l’action politique. Il suffit de penser par exemple à la culture du court terme, à la prédominance du « tout ici et maintenant », et même à l’immédiateté de l’information et de la communication pour s’en convaincre. Ces nouveaux paradigmes relationnels se sont imposés en offrant la possibilité aux individus, de partager à l’infini, mais au-delà, d’intervenir comme sujet commentant et agissant, par leurs prises de positions et leurs engagements. Ce flux permanent nécessaire à la construction des opinions publiques s’opère selon un code spécifique aux médias : les sentiments et les émotions. Ainsi conçu, le langage politique ne saurait se dérober à celui des médias. Si donc le message politique est avant tout un message médiatique, se pose alors le souci de la maîtrise du « temporel » et de « l’émotionnel » chez le politique. Comment apprivoise-t-il l’extrême rapidité des échanges ? Comment gère-t-il sa communication verbale et non verbale pour ne pas laisser transparaître des failles ?

Dans le but de répondre à ces questions, nous avons observé ce dimanche 29 Octobre 2017, un événement éloquent. En effet, Guillaume Kigbafori SORO, le Président de l’Assemblée Nationale de Côte d’ivoire recevait dans un moment de partage, d’amitié et de convivialité, des jeunes activistes des réseaux sociaux venus lui témoigner leur affection. Pour notre part, cette « Crush party » inédite dans le paysage politique ivoirien, inspire quelques lumières. Pour les besoins de la cause, nous les consulterons en regardant de près, en premier lieu, comment Guillaume Soro fusionne avec ses pairs par le biais du langage (I) et du temps (II) en évitant le piège de la tentation émotionnelle, puis, les différentes interprétations consécutives (III).

La fusion générationnelle par le langage

Le domaine politique est le théâtre d’échanges qui prennent généralement la forme de rapports de force. Ainsi en est-il de l’expression " to crush for somebody", devenue quotidienne dans le parler ivoirien. Elle indique le chavirement d’affection pour une personne. Et par extension, l’affection d’un peuple pour une figure majeure de son temps. Le peuple de Côte d’Ivoire s’acheminerait-il vers un grand crush pour Guillaume Soro ? On peut se poser cette question, sans préjuger de la réponse.

Parler en politique, c’est déjà agir, produire une vision du monde, convoquer une réaction collective. Ce faisant, le langage intéresse pour son efficacité propre, car, à l’exception des effets rhétoriques qu’il produit, c’est le moyen de communication le plus adapté pour se comprendre, s’écouter, se rapprocher les uns des autres. Aujourd’hui, par les moyens informatiques, celui-ci a évolué et, avec le développement du multimédia, il s’est même trouvé enrichi. Cette révolution numérique qui donne aux citoyens de nouveaux outils d’expression directe peut-elle laisser indifférent un dirigeant avisé ? Non, affirme Guillaume Soro. « Tu ne peux pas diriger un peuple et ne pas comprendre son langage ». Il insinue par cette boutade qu’il appartient aux dirigeants de tous bords d’encourager non seulement la participation citoyenne à la « chose publique », mais aussi de s’adapter aux changements qui surviennent dans les nouveaux codes langagiers, afin de produire des réponses idoines aux préoccupations de leurs administré(e)s. En descendant ainsi de son piédestal pour venir à la rencontre de ses frères et sœurs, Guillaume Soro pense collectif, là où d’aucuns pensent seulement à leurs intérêts propres.

N’est-ce pas lui qui prend la peine de demeurer sur les réseaux sociaux, en dépit des tonnes d’injures dont il fait l’objet tous les jours ? Combien sont-ils à pouvoir supporter ce « mépris institutionnel » ? Qu’on le traite d’« arriviste », « d’opportuniste », ou de « profito-situationniste », Guillaume Soro rebat les cartes et invite à la réelle démocratie participative. Au lieu de se morfondre, il décide tout simplement d’avancer en payant, encore une fois de plus, le prix du sacrifice pour le renforcement de sa relation avec les ivoiriens. Au nom de la fraternité, il promet que « d’autres rencontres seront successivement programmées » et « il aura l’occasion de mieux échanger encore avec chacun(e) d’entre eux ! D’autres rencontres seront successivement programmées et nous aurons l’occasion de mieux échanger encore, avec chacune et chacun d’entre vous !
Ne vous sentez surtout pas frustrés, car dans l’aventure formidable de notre jeune démocratie, chaque citoyenne, chaque citoyen a et aura sa place.Votre confiance, je le répète, augmente notre responsabilité. D’autres rencontres seront successivement programmées et nous aurons l’occasion de mieux échanger encore, avec chacune et chacun d’entre vous !
Ne vous sentez surtout pas frustrés, car dans l’aventure formidable de notre jeune démocratie, chaque citoyenne, chaque citoyen a et aura sa place.Votre confiance, je le répète, augmente notre responsabilité. D’où, l’on peut dire que jamais un homme politique ivoirien ne s’est autant rapproché de ses concitoyens. Votre confiance (…) augmente notre responsabilité », rassure-t-il.

Si donc il accepte d’encaisser « stoïquement » les menaces et les railleries, pourquoi devrait-on lui en vouloir d’avoir plus de 2 000 000 de fans qui le suivent quotidiennement ? Quel est le secret d’une telle détermination ?

La fusion générationnelle dans le temps

A la question à lui posée de savoir si oui ou non, il sera candidat à la présidentielle de 2020, Guillaume Soro rappelle qu’il est un « homme de mission ». Selon lui, il n’a pas encore terminé son travail à l’Assemblée Nationale. « 2020 n’est pas ma préoccupation (…) c’est encore loin ». Voici un énoncé qui a fait jaser plus d’un. Que voulait-il dire par-delà les différences sémantiques entre « occupation » et « préoccupation » ? Par ailleurs, comment se prend-il pour rester de marbre, dans l’ambiance festive qui prévalait dans cette soirée ? Dans une période tumultueuse comme celle qu’a connue l’actualité politique ces derniers temps, la stratégie se veut comme la science de l’emploi intelligent du temps et de l’espace. Le temps virtuel n’est pas le temps d’un voyage en voiture ou d’une balade sur les bords de la lagune Ebrié. En effet, définir le temps peut s’avérer difficile, voire impossible, dans la mesure où le passé qui n’est plus, et le futur qui n’est pas encore obligent l’homme prudent à se consacrer au présent qui est déjà. Mais ce présent, ne l’oublions pas, n’est pas la totalité du temps. Guillaume Soro l’a bien compris, l’homme politique survit grâce à la maîtrise du temps, de son temps. Cette conscience intime du temps qui se reporte à partir de son présent vers l’avenir dans l’attente, vers le passé dans le souvenir et vers le présent dans l’attention. A ceux et celles qui préemptent que « le temps c’est de l’argent », qu’il faut faire vite et accélérer les choses, GKS avance qu’il y a une limite à tout. Une limite due à la finitude humaine, à la finitude psychique et physique. A ceux et celles qui le trouvent présomptueux, GKS en appelle au respect de l’éthique du temps. Serein, il laisse les choses se dérouler selon les lois naturelles. En grand sage, il cultive le calme et la retenue. En affirmant que 2020 n’est pas dans son agenda pour l’heure, il convoque l’une de ses vertus cardinales : la patience, son meilleur allié. Sans elle, l’appréciation du temps peut être biaisée. Est-ce est un hasard si des leaders compétents disparaissent progressivement de la scène politique et sombrent littéralement dans le désarroi ? Tout se fait et se défait dans le temps, c’est pourquoi, plutôt que de surfer sur la vague montante du moment, il attend patiemment tout en déjouantles polychronies qui s’attaquent, au nom des intérêts personnels, au bien commun. Mais à quoi tient ce rapport de Guillaume Soro au langage et au temps ?

Fusion générationnelle dans l’amour

L’on pourrait nous poser la question de savoir de quel amour il s’agit ? Peut-on prétendre aimer son peuple et lui imposer la guerre, la rébellion ? Évidemment, fuir ces interrogations reviendrait à balayer du revers de la main, le passé de Guillaume Soro. Je le concède. En revanche, tenter d’y répondre reviendrait (aussi) à se précipiter avec le risque de se méprendre.

N’a-t-il pas été, déjà, dès la classe de 6ème, au petit séminaire, au cœur de l’organisation et la mise en œuvre de « la grève des nouilles » pour l’amélioration de la qualité de ce mets ?

N’a-t-il pas, au péril de sa vie, combattu l’ivoirité exclusionniste pour la survie des opprimés ?

Ne s’est-il pas donné corps et âme pour le respect du choix électoral des ivoiriens en 2011, alors que Laurent Gbagbo et sa clique voulaient coûte que coûte tronquer la vérité des urnes ?

Nous pouvons continuer d’égrener à souhait les actions légendaires de l’Homme Guillaume Soro. Les exemples sont légions. Nous ne reviendrons pas ici sur toute la littérature débordante sur ce sujet. Il a été démontré de long en large par de grandes plumes mais aussi par les actes sur le terrain que GKS s’est toujours attaqué à l’injustice, à chaque fois que le besoin s’est imposé.

C’est pourquoi, malgré les péripéties, la Côte d’Ivoire, au moment venu et pour toujours, se souviendra fidèlement des actes nobles qu’il a posés pour elle, nous l’espérons vivement, car aucune âme humaine n’est parfaite. Seul l’amour et ses fruits triompheront. Le temps qui traverse aussi l’amour nous le dira.

C’est toute la symbolique profonde du chantier du pardon et de la réconciliation initiée, et fortement relayée depuis le début de cette année 2017.

Au terme de la présentation de cette fusion tridimensionnelle existante entre GKS et sa génération, nous devons reconnaître qu’il y a une inégalité dans le rapport de chacun au temps. Dans le même contexte, aujourd’hui, on rencontre à la fois des ivoiriens de plus en plus anxieux. Pour les esprits impatients, si Guillaume Soro veut être candidat en 2020, c’est maintenant qu’il doit se déclarer. Pour les autres, adeptes de la pondération, il peut prendre encore son temps. D’où un terrible conflit dans le traitement du temps : une année pour les premiers correspond à dix années pour les seconds, et ce rapport-là, est insupportable aux uns et supportable aux autres. Nous espérons que ces quelques notions sur le concept du temps pourront nous aider dans l’accompagnement des millions d’ivoiriens constamment confrontés au problème du temps chez Guillaume Soro, dont l’expérience devrait certainement nous donner tous à réfléchir. En plus, Guillaume Soro est parfaitement informé des risques de dérapages d’une relation excessivement fusionnelle. Mieux que quiconque, il sait la chose suivante : l’homme est jeté hors de lui-même par le temps. Être temporel, ce n’est donc pas simplement être soumis au temps : c’est être projeté vers un avenir possible, avoir en permanence à se choisir et à répondre de ses choix. En effet, la confiance politique repose sur la durabilité, car l’aigle qui prend son envol à temps saisit toujours sa proie.


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