14 décembre 2017
Crush party II
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Crush party II
Guillaume Soro : ’’ Nous ne réussirons pas à développer la Côte d’Ivoire tant que tous les Ivoiriens ne comprendront pas que nous sommes tous des frères et des sœurs ’’

Après la visite guidée de l’Assemblée nationale samedi 9 décembre 2017, le Président Guillaume Soro s’est prêté volontiers et sans tabous aux questions que ses amis jeunes qui interagissent au quotidien avec lui sur les réseaux sociaux, réunis à l’hémicycle, ont bien voulu lui poser.


Pardon et Réconciliation, avenir politique, ambition pour 2020, fonctionnement de l’Assemblée nationale... Mais le sujet qui a été le plus récurrent, c’est le Pardon et la Réconciliation, qui une quête perpétuelle pour Guillaume Soro.

Au regard de ses réponses, pour lui, si les Ivoiriens s’affranchissent de la haine, ils sauront que l’amour est la vraie nature de l’homme.

Bel exercice d’oral ce samedi du Président de l’Assemblée nationale.

Les fans de Guillaume Soro se sont livrés à une partie d’échange en direct.

Ci-dessous les questions- réponses de Guillaume Soro face à ses fans sur les réseaux sociaux :

KONÉ FOUSSENY : Je tiens avant tout d’abord à vous remercier pour cette journée que vous organisez. Lors de la première Crush party, vous avez souligné l’importance d’être proche de la jeunesse. Et donc je tenais à vous remercier pour cette proximité. Mais comment faites-vous pour supporter toutes ces injures dont vous êtes victime et aussi l’hypocrisie de certains de vos compagnons politiques ?

Guillaume Soro : D’abord, je sais que personne n’aime être injurié. C’est certain. Mais je crois que de toutes les façons, quand on finit par t’injurier, qu’est-ce que tu fais ? Tu ne vas pas aller te battre parce qu’on t’a insulté. Je raconte cette anecdote parce que, avant quand on m’injuriait, c’était pénible pour moi comme pour vous. Mais je crois que depuis l’université, j’avais 20, 21 ans, j’ai été leader du mouvement étudiant. Et depuis cette époque, il n’y a pas un seul jour où on ne m’injurie pas. Goré Sylvanius était avec moi dans le Bureau exécutif national, le BEN de la Fesci. Donc on nous injuriait tout le temps et donc j’ai fini par me faire une raison. Après tous ces passages, aujourd’hui, je ne dis pas que je suis immunisé, mais j’ai une façon d’appréhender les insultes et les injures.

Je vous raconte une anecdote : une fois, mes propres jeunes frères, même père, même mère, comme on le dit chez nous. Un jour mon téléphone était déchargé et j’ai dit à mon jeune frère de me prêter son téléphone pour que j’y mette ma puce pour pouvoir communiquer. Quand j’ai mis ma puce, les textos que vous vous envoyés sont restés dans le téléphone. Donc, je regardais et j’ai vu que mes jeunes frères, même père, même mère étaient en train de me critiquer, de m’insulter. Alors je l’ai appelé, j’ai dit, mais vous me critiquez ? Il me dit : « grand-frère, non, c’est pas méchant ». Ils m’ont même donné un surnom que je ne vais pas révéler ici. Depuis ce jour, je me suis dit : « si toi-même tes propres petits frères te critiquent, t’injurient, pourquoi en vouloir aux autres qui ne te connaissent même pas et qui le font. Bien sûr, ce n’était pas méchant mais je veux dire que quand vous avez choisi de faire de la politique, il faut s’attendre à ce qu’on vous injurie, qu’on vous insulte. Si vous ne voulez pas qu’on vous insulte, donc ne soyez pas homme politique, ni homme public.

Quant à l’hypocrisie de vos camarades en politique, c’est exactement la même chose. Vous savez, je pourrai écrire des encyclopédies sur les êtres humains et leurs natures, tant j’en ai vu des vertes et des pas mûres depuis près de 25 ans.

L’être humain, celui qui arrivera à dire qu’il le connaît, celui-là, je ne l’ai pas encore trouvé. Parce que l’être humain est imprévisible. Vous pouvez être très amis et puis du jour au lendemain, il est fâché. Dans cette situation, vous ne le reconnaissez plus. Parce que les êtres humains, c’est comme ça. Y a un chef d’Etat qui me disait : ‘’Soro, vois-tu, ce qui est difficile avec l’être humain, c’est que quand tu le nommes directeur général, il devient ton ennemi parce que tu ne l’as pas nommé ministre. Quand tu le nommes ministre, il devient ton ennemi parce que tu ne l’as pas nommé Premier ministre. Et quand tu le nommes Premier ministre, il devient ton ennemi parce que tu ne lui as pas donné ton propre fauteuil’’.

J’espère avoir répondu à votre question. Mais ça fait partie de la vie d’un homme politique de se faire quelques fois massacrer et puis de tenir. Mais c’est vrai que quelques fois, c’est très difficile pour nos familles, nos frères, nos enfants, nos épouses. Mais il faut tenir.

BONI SYLVESTRE : Comment faire pour inscrire une loi à l’Assemblée nationale pour protéger les entreprises nationales ? Au Mali, pour qu’une multinationale puisse s’installer, il faut l’actionnariat des nationaux. En Côte d’Ivoire, ce n’est pas le cas et beaucoup d’Ivoiriens perdent des marchés parcequ’ils n’ont pas les moyens d’être compétitifs face aux grandes entreprises. D’où ma question, comment faire pour inscrire une loi à l’Assemblée nationale pour protéger les entreprises nationales ?

C’est une question pédagogique, intéressante. Comment faire inscrire une loi à l’ordre du jour d’une des séances de l’Assemblée nationale. Sachez qu’il y a deux possibilités. Il faut savoir que le gouvernement peut saisir le Parlement aux fins d’étudier une loi. Quand l’initiative vient du gouvernement, alors on parle de projet de loi… Quand ce projet de loi arrive à l’Assemblée nationale, nous avons un service au secrétariat général qui s’occupe de regarder si la loi remplit certains critères pour être soumise aux députés et apprécie la commission qui doit étudier la loi, parce qu’à l’Assemblée, il y a six commissions.

La deuxième possibilité, ce sont les députés. Dans vos circonscriptions, vous avez dû voter pour des députés. Vous aurez vu votre député pour lui soumettre cette idée, parce que celui-ci peut être à l’initiative de la loi. En ce moment, on parle de proposition de loi. Votre question, c’est de savoir si nous pouvons proposer une loi pour protéger le privé national. Alors, je viens de vous montrer comment il faut procéder. Donc, allez voir votre député, vous en discutez avec lui et puis si ce député nous saisit de la proposition de loi, on va apprécier. Je vous ai dit qu’il y a un service à l’Assemblée nationale qui regarde si la proposition de loi remplit les critères pour être étudiée par les députés. Parce que pour la proposition comme le projet, les lois doivent être écrites en suivant un certain format. Sachez que vous pouvez effectivement contacter vos députés avec des propositions pertinentes, les convaincre de la nécessité de telle ou telle chose. Voici ce que je peux dire. Votre question est pertinente. Je pense que c’est une question qui peut être débattue et je vous ai indiqué la voie.

COULIBALY ADAMA : C’est véritablement un honneur pour moi d’être en face de vous aujourd’hui… Monsieur le Président, est-ce qu’à votre avis, les Ivoiriens sont convenablement logés depuis 2009 ?

J’ai pas bien compris la question. Est-ce qu’ils sont logés au sens de logement ou bien est-ce qu’ils sont dans un mieux-être. Dans le sens de logement… ?

Ça c’est une question « frare » ! Pourquoi 2009 ? Pourquoi maintenant ? Je ne sais pas… Il y a eu des maisons construites non ? D’ici le soir, je vais me renseigner et puis au dîner, je vais vous dire s’il y a un pourcentage. Mais je ne sais pas. Mais si la question était dans le sens de savoir si les choses se sont améliorées dans le pays, là encore vous êtes des témoins, des acteurs, vous n’êtes pas que spectateurs. Je pense que des efforts ont été réalisés. Vous savez, c’est normal, l’être humain est insatiable. Prenez notre cas, quand on était étudiants sur le campus, on vivait bien, on était heureux. Je pense. Mais on avait quoi ? Quand on descendait des bus, il y avait la dame qui faisait son Gnamakoudji (jus de gingembre, ndlr) et puis Guedégba (galette, ndlr). Avec 50 F Cfa, tu manges un Guédégba et un Gnamakoudji, tu rentres en amphi, tu te sens bien. On n’avait pas besoin d’autant d’argent. A l’époque, quand tu avais 100 F, tu achetais attiéké 50 F, poisson Thon 50 F et tu mangeais ton garba tranquillement à l’université. Et on choisissait l’heure pour manger ça parce qu’il fallait tenir toute la journée et on se sentait bien. Mais aujourd’hui, on a des salaires et chaque fois mon ami Goré m’appelle pour dire que l’argent ne suffit pas… Pourtant avec tes 100 F, tu vivais bien. C’est vrai aussi que nos charges ont augmenté. A cette époque, on était seul et on payait la chambre à 3000 F, je crois. C’est pour dire que des efforts sont continuellement réalisés. Mais la nature de l’être humain, c’est de toujours avoir plus. Demander si faire une telle comparaison quelques fois peut donner des résultats décalés. Je vous donne un exemple de la ville d’Abidjan. En 2009-2010, je ne sais plus combien de mètres cubes la ville d’Abidjan consommait. Et parce que la Côte d’Ivoire a renoué avec la paix et que la tranquillité est revenue dans le pays, ceux qui avaient quitté le pays sont revenus, donc la demande en termes de mètre cube d’eau a forcément augmenté. Malgré l’eau qu’on a tirée depuis Bonoua, ça peut paraître insuffisant pour la ville d’Abidjan. Mais plusieurs phénomènes expliquent ça. Parceque la ville a retrouvé son plein épanouissement, mais aussi parce que sur le plan économique, il y a eu des progrès avec des taux de croissance qui font qu’hier, le monsieur qui n’avait pas les moyens de s’acheter une voiture a pu le faire aujourd’hui, l’eau qu’il utilise chez lui à la maison, sa demande personnelle va augmenter. Parce qu’avant, s’il n’utilisait l’eau que pour boire et se laver, désormais il faut laver la voiture. D’où la demande en termes de volume qui va augmenter. Donc je ne sais pas si je réponds à sa question, mais je veux dire que je pense que les choses ont bien évolué et évoluent dans le bon sens. Il faut encourager le gouvernement, le président de la République dans le travail quotidien qu’ils font pour apporter aux Ivoiriens des solutions et un mieux-être.

MISS MICAMONA : Aspirez-vous à être un homme politique ou un homme d’Etat ?

C’est vrai qu’il y a une différence entre un homme d’Etat et un homme politique. Tous les hommes politiques ne sont pas des hommes d’Etat. Mais est-ce que tous les hommes d’Etat sont des hommes politiques ? Aidez-moi à répondre à votre question. Vous ne m’avez pas mis au fauteuil blanc, hein ? On discute, on échange. Vous voyez, je n’ai pas toutes les réponses. Ne croyez pas que j’ai une solution à tout et que je sais tout, je connais tout, non pas du tout !

Je suis comme vous. Quelquefois, je me pose les mêmes questions. Alors est-ce que j’aspire à être un homme politique ou un homme d’Etat ? Bon, j’allais demander si je ne suis pas déjà un homme politique ? Je suis peut-être un homme politique. J’ai été syndicaliste, ensuite je suis rentré en politique. Alors est-ce que je suis hommes d’Etat ? Quand on est président d’institution, c’est l’Etat non ? C’est bien ça. Donc mademoiselle, comme j’ai été ministre, Premier ministre et président de l’Assemblée nationale, je ne sais pas si je suis un homme d’Etat. Mais c’est une bonne question, je vais y réfléchir et le soir, je vais vous donner une meilleure réponse.

DIAHI CLAUDE : S’il y avait un prix à payer pour voir la Côte d’Ivoire totalement réconciliée, quel serait le vôtre ?

C’est une question importante qui va me permettre de vous parler à nouveau. La question de la réconciliation est une question très importante. Parce que je pense que chacun d’entre nous doit travailler à la réconciliation. Je le pense très sincèrement. On doit tous travailler à la réconciliation. Parce que je suis les réseaux sociaux, souvent je lis des réactions des uns et des autres empreintes de haine, de méchanceté. Je vais même vous dire, quelques fois, j’ai eu dans mon inbox, des gens qui sont venus me dire qu’ils souhaitaient que je meure. Comment voulez-vous qu’on construise un pays avec tant de rancune, de violences verbales. On souhaite que l’autre meure.

Bon naturellement, je leur ai dit qu’il ne faut pas qu’ils s’inquiètent, parce qu’un jour je mourrai. Donc, ils n’ont qu’à attendre. Mais je veux profiter pour vous parler de cette réconciliation. Vous savez, nous ne réussirons pas à développer la Côte d’Ivoire tant que tous les Ivoiriens ne comprendront pas que nous sommes tous des frères et des sœurs. Nous ne réussirons pas à bâtir une nation tant que tous les Ivoiriens, sans exception du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, au Centre, musulmans, chrétiens, tant que nous ne comprendrons pas que nous sommes tous des frères et des sœurs, avec tout ce que ça comporte. Des frères et des sœurs, qu’il peut arriver qu’ils se battent. Qui d’entre vous dans sa famille ne s’est pas battu avec son grand-frère ou son petit-frère ou son cousin ? Mais pour autant, après la querelle, on se met d’accord, on se pardonne, on demande pardon et on avance. Et là, l’Occident a à apprendre de l’Afrique. Je veux profiter pour parler aux jeunes. Il faut refuser les concepts quelques fois ridicules, reçus. Parce qu’on a tellement lu, entendu dire que l’Afrique est le continent de la pauvreté, que l’Afrique est le continent de la maladie, qu’on a fini par intégrer nous-mêmes qu’on était des pauvres et des malades. Nous ne sommes pas pauvres. Notre cerveau n’est pas inférieur. Nous ne sommes pas tous malades. Non ! Je disais à quelqu’un que je recevais au village où j’ai construit une maison et volontairement, j’ai refusé d’y mettre la télévision, le frigo et tout ça. Mais si on envoie des enquêteurs dans ce village-là, quand ils vont rentrer dans la maison ; télévision ? Non, il n’y en a pas. Radio ? Non, il n’y en a pas. Frigo ? Non, il n’y en a pas. Bon, ils vont conclure qu’il vit en dessous du seuil de pauvreté. Pourtant, je me souviens des temps de joie, de bonheur que nous avons eus. J’étais tout petit avec mon père qui n’était pas riche, mais ces années-là me sont restées dans la tête. On partait au champ, mais c’étaient des moments de bonheur. Mon père avait un champ. On y allait les jeudis et les week-ends. On était tellement heureux. Ce sont des souvenirs vivaces qui me sont restés. Donc, je dis que la Côte d’Ivoire, c’est notre bien à tous. Oui, on peut s’être battus, comme ça arrive partout dans le monde. Il existe très peu de pays qui n’ont pas connu la guerre. Des pays développés.

Les Etats-Unis, vous savez bien il y a eu la guerre de sécession, il y a eu plein de guerres… Même en Côte d’Ivoire ici, avant nous, avant 60, il y a eu des affrontements entre les Ivoiriens. Après 1960, il y a eu des affrontements entre les Ivoiriens. Il y a eu des crises en Côte d’Ivoire. Les Ivoiriens se sont battus entre eux. Mais le leadership a fait en sorte qu’on se ressaisisse et qu’on se mette ensemble pour bâtir la Côte d’Ivoire. Vous me demandez qu’elle est ma contribution ? Moi je l’ai déjà dit et je répète. J’ai demandé pardon aux Ivoiriens. Ce n’est pas en 2017 seulement que j’ai demandé pardon aux Ivoiriens.

Allez prendre mon discours en 2007, quand j’ai été nommé Premier ministre. Parce que je reconnais que j’ai été un acteur. Vous savez, il faut beaucoup d’humilité. Je reconnais que j’ai été un acteur de la crise, c’est pourquoi je demande pardon aux Ivoiriens. Il y a d’autres qui disent qu’ils n’ont rien fait. C’est venu comme ça. Non. Nous tous, nous sommes responsables d’une manière ou d’une autre. Ne serait-ce que par notre inertie. C’est pourquoi chacun doit faire preuve d’humilité pour demander pardon aux Ivoiriens. Sinon, la guerre, est-ce qu’on la fait seul ?... C’est quand tu tires et que l’autre tire qu’on parle de guerre. Il y a au minimum deux personnes qui doivent demander pardon. Donc à mon avis, il faut qu’on demande pardon aux Ivoiriens. Demander pardon, certains me l’ont reproché en disant mais : « ça veut dire que c’est toi qui a fait ». Je dis non, ça n’a rien à voir. Chacun a ses conceptions de la vie. Moi je dis que si quelqu’un est fâché contre moi, je lui demande pardon. C’est tout. C’est ma liberté aussi de demander pardon.

Si quelqu’un est fâché et que je lui demande pardon, que ça peut le calmer, ça peut l’apaiser, mais pourquoi je me priverai de ça ? Je n’ai pas à me priver de ça. Donc, j’ai invité les parlementaires à prendre leur place dans ce processus de réconciliation. Certains se sont interrogés de savoir si j’étais sincère. Mais vous savez, il y a des Saint-Thomas. Tu enlèverais ton cœur que tu leur montrerais, ils ne croiront pas. Donc, fondamentalement à mon avis, il faut que nous continuions et je vous encourage vous tous à demander pardon et à faire en sorte que nous soyons tous des frères. Parce que nous n’allons pas continuellement léguer nos haines à nos enfants, à nos petits-enfants, dans un cercle infernal et dans un cycle infernal. A un moment donné, il faut que ça s’arrête. Il y a des pays africains qui nous ont donné l’exemple. On peut s’en inspirer, si nous tous nous mettons de la bonne volonté. J’espère qu’après ici, vous serez tous des ambassadeurs de la paix et de la réconciliation. Merci.

PACÔME ZORO : Lors d’une visite depuis Londres, vous aviez dit ceci : « il faut des gens capables de dire non à l’injustice ». Pensez-vous être la personne sur qui les opprimés peuvent compter afin de combattre l’injustice ? Peut-on combattre l’injustice des uns en favorisant celle des autres ?

Je pense honnêtement que, personnellement, ce qui m’a engagé dans le mouvement étudiant, au-delà des questions corporatistes, c’est parce que j’avais eu le sentiment d’avoir été victime d’une injustice. Parce que l’injustice blesse profondément. Je pense que les dirigeants que nous sommes devons faire en sorte d’éviter de créer l’injustice. Parce que quand je suis arrivé à l’université, en première année, je n’ai pas eu la bourse, alors que je pensais que je méritais d’avoir la bourse au regard de mes notes. Et quand j’ai vu dans la même salle d’amphi que moi, quelqu’un, quand on était en classe, je venais avant lui, lui il avait la bourse et moi pas, j’ai eu le sentiment d’une injustice. C’est ainsi que je me suis engagé dans le mouvement étudiant. Naturellement, votre question posée, dans tous les combats que j’ai menés, je pensais que j’étais face à une injustice.

On peut me donner tort, mais on ne peut pas douter de la sincérité de mon combat. Parce que j’ai combattu pour la justice. Tant que nous serons sur la terre des hommes, je pense que la quête perpétuelle doit être celle de la justice. Naturellement, on ne peut combattre la justice en créant l’injustice. Quelqu’un me dirait que c’est un oxymoron. Donc, une situation de mon point de vue qui relève de tous les citoyens. Comme je l’ai dit tout à l’heure, les dirigeants que nous sommes, devons-nous appliquer pour favoriser la justice. Alors, est-ce qu’on peut compter sur moi ? C’est à vous de le déterminer. Je ne peux pas dire que je suis le Zorro de la justice. Non. Donc en tout cas, en ce qui me concerne et ça je peux vous le dire, quand je ne suis pas d’accord avec quelque chose, je l’exprime. Je dis non. Ça, ce n’est pas maintenant…

Depuis le petit séminaire. Ceux qui ont été avec moi au petit séminaire, au lycée, à l’université, le savent. Quelques fois, certains me trouvaient excessif… Mais je suis né dans une famille où, vraiment, je suis libre dans ma tête. Quand je ne suis pas d’accord, je le dis. Peut-être que ça peut fâcher ou frustrer. Je m’en excuse, mais je suis comme ça. Quand je ne suis pas d’accord, je le dis. Donc, je ne veux pas me proposer, mais j’ai des principes, j’ai des convictions, j’ai des valeurs. On peut m’aimer, on peut ne pas m’aimer. Il y a des choses que j’ai pu bien faire. Il y a des choses que j’ai pu mal faire. Mais voilà. Je suis un être humain comme vous. Je tiens à être libre de mes choix. Je ne dis pas que j’ai raison. Non. Bien des fois, je me suis trompé. Mais je suis un homme de conviction. Quand je crois en quelque chose, je me bats pour ça. Quand je ne crois pas, ce n’est même pas la peine d’essayer…

DEMBÉLÉ MOUSTAPHA : Depuis 1990, les questions de lutte politique semblent avoir occulté une vision du développement économique, à moyen et long terme de notre pays. Aujourd’hui encore, tout s’organise depuis ces temps, faire des alliances des rivalités politiques juste pour la conquête ou la conservation du pouvoir au détriment d’une stratégie globale pensant à un leadership de la Côte d’Ivoire, pays ô combien riche. Je ne stigmatise pas. Vous, Guillaume Soro, pensez-vous avoir les hommes, les idées, un plan, des ressources techniques pour diriger ce pays ?

C’est une façon détournée de me demander si je suis candidat en 2020 ? Je vais vous dire ma conviction. Je pense que moi, je suis pour l’inclusion, je suis contre l’exclusion. Ma conviction propre est que celui qui veut être candidat en 2020, qu’il le soit. C’est la démocratie. Et le peuple choisira librement. C’est le suffrage universel direct. Donc ma conviction propre, c’est que quiconque veut être candidat en 2020, n’a qu’à porter sa candidature, parce qu’il y a des gens, lorsqu’on vous applaudit deux fois, comme aujourd’hui j’ai été applaudi, se disent : « donc, je peux devenir un grand Président ». Il y a des gens qui ne connaissent pas leur propre masse volumique. Donc, il faut laisser tout le monde, celui qui est candidat, s’il a eu deux voix…

Très souvent, je me souviens que j’ai été candidat pour être chef de classe en Terminale, j’étais le chef de ma classe et là, j’étais très heureux parce qu’on m’a élu. Mais on était plusieurs candidats. Quand on a fait le dépouillement devant nous tous, il y a un qui a eu cinq voix et il a dit : « non, on a triché ». Mais parce que dans sa tête, il s’était imaginé… Mais c’est humain… Avec cinq voix, il a dit qu’on a triché alors que devant tout le monde, on a fait le dépouillement… Donc moi, je suis pour l’inclusion, je pense que les uns et les autres peuvent être candidats. En ce qui me concerne, j’imagine que c’est ce qui vous intéresse, pour le moment je n’ai pas fait acte de candidature parce que simplement, je considère qu’on m’a donné une mission, je n’ai pas fait acte de candidature. J’ai une mission : c’est de diriger l’Assemblée nationale. Et je fais ce travail en tant que président de l’Assemblée nationale. Donc, si je veux réussir mon travail en tant que président de l’Assemblée nationale, il ne faut pas que je me disperse. Il faut que je sois concentré sur ce travail. Et puis, je veux dire aux uns et aux autres, vous savez pour être président de la République, bien sûr, il faut avoir la connaissance, les compétences, mais je pense aussi qu’il faut avoir une grosse conviction et je crois qu’il faut avoir de la chance pour être Président de la République. Et puis, honnêtement, je vous le dis, chacun a son destin. S’il est prévu que dans ton destin, c’est ce que certains appellent chance, que tu sois Président, tu le seras. Personne ne peut l’empêcher. Mais s’il n’est pas prévu, tu peux te battre, tu peux être aimé, tu peux être brillant, mais tu ne seras pas. Pourquoi alors se torturer ? Donc, ce n’est même pas ma préoccupation. Ce qui me préoccupe, c’est de faire mon travail. Beaucoup disent : « ah oui, Guillaume veut être candidat en 2020, il fait ceci, il fait cela… » Ça, c’est pas mon problème. Moi, je suis président de l’Assemblée nationale. Si demain, je ne suis pas président de l’Assemblée nationale, je vais chercher à voir quel travail je peux avoir… Mais tant que je serai président de l’Assemblée nationale, je fais mon travail. Ce qui me préoccupe, vous savez, c’est que la Côte d’Ivoire soit en paix. Je veux contribuer à faire en sorte que ce pays soit un pays stable, un pays de paix et réconcilié. Ça, c’est encore un challenge plus important que tout le reste et je suis intéressé par ce challenge. Je veux qu’en 2020, on puisse aboutir à un embryon de la nation ivoirienne où tous les Ivoiriens se reconnaîtront, se retrouveront.

Vous savez bien, tous les mots que je prononce sont analysés, scrutés… pour trouver la faille. Donc, je me dois d’être prudent par rapport à ce que je dis. Je ne veux pas qu’un mot que je prononce crée des problèmes à la Côte d’Ivoire. Bien au contraire, je veux que les mots que je prononce contribuent à l’apaisement, à la tranquillité. Je suis allé dans un pays en Asie et j’ai vu que ce sont des peuples fiers de leurs origines, de ce qu’ils sont. Pourtant, certains de ces pays étaient aussi, sinon autant sous-développés que nous. Mais, ils ont puisé en eux-mêmes les ressources pour développer leurs pays. C’est pourquoi tout à l’heure, je vous ai dit qu’il faut se débarrasser de cette mentalité qui veut que les Africains ne valent rien, ne comprennent rien… Ce n’est pas vrai. Enfin bien d’entre vous ont fait des études en Occident… Donc, je veux dire que nous avons l’intelligence, les compétences pour créer l’épanouissement de l’homme africain. Nous avons cette capacité. Mais pour cela, il faut que vous les jeunes, il y ait un changement de mentalités. C’est un grand défi… Moi je suis toujours très malheureux quand je vois les reportages sur le continent : l’immigration clandestine, qui est à la mode actuellement…

On est à la Une des grands médias internationaux que lorsqu’il y a une famine. Voilà comment l’Afrique est dépeinte. Ça, c’est un défi que vous devez relever, que nous devons ensemble relever. Pour que ce défi soit relevé, il faut déjà qu’on change de mentalités. C’est comme une équipe de football. Vous pouvez avoir les joueurs les plus talentueux dans votre équipe. Mais si la mentalité de gagneur n’est pas là, l’équipe ne va pas loin. Au lieu de nous entredéchirer, il faut qu’on change notre façon de voir. Moi je suis convaincu que c’est à force de nous répéter qu’on ne vaut rien, qu’on a fini par penser qu’effectivement qu’on ne valait rien. Donc, il faut refuser ça. Il faut se dire que nous en Côte d’Ivoire, nous pouvons relever ce défi… C’est dans la tête qu’on gagne d’abord. Il faut que nos champions nous disent comment ils font. Que ce soient des exemples pour nous. Tant que vous les jeunes, vous n’allez pas commencer par vous dire : « oui, nous pouvons réussir la réconciliation en Côte d’Ivoire ; oui, nous pouvons faire la paix en Côte d’Ivoire ; oui, nous pouvons développer notre pays pour l’épanouissement de chaque citoyen », alors on a déjà échoué avant d’avoir essayé. C’est pourquoi je dis, tout se trouve dans la tête.

FÉLICIEN KONAN BANNY : A votre retour d’Europe, le 20 juillet 2017, vous avez fait une déclaration disant que vous irez demander pardon à vos aînés, à l’ex-président Bédié, au Président Ouattara et à Gbagbo. Qu’est-ce que demander pardon à l’ancien président Laurent Gbagbo peut apporter ?

Vous avez oublié de dire que j’ai d’abord demandé pardon au peuple de Côte d’Ivoire. Ça, c’est important. Je pense que toutes les filles et tous les fils de ce pays doivent se réconcilier. Sans exclure aucun. Parce que c’est vrai, Laurent Gbagbo est à La Haye, mais il a des partisans ici en Côte d’Ivoire. Donc, on ne peut pas exclure ces partisans-là. Dans ma compréhension, il faut rassembler tous les Ivoiriens, de tous les bords politiques ou obédiences idéologiques. Je le pense sincèrement. C’est vrai qu’on m’a fait beaucoup de reproches quand j’ai fait cette déclaration. Peut-être parce que les blessures sont encore vivaces. Certains ont de la difficulté, de la douleur à pardonner mais tôt ou tard, il faudra bien qu’on s’asseye et qu’on pardonne. On ne peut pas faire autrement. J’ai dit tôt ou tard. Mais je pense que le plus tôt serait le mieux. Dans la vie, il faut être humble et prudent. Le pouvoir-là, c’est tellement passager et superficiel. Moi je me souviens qu’en 1994, on m’avait arrêté et mis en prison. A l’école de police…J’y étais avec Blé Guirao. Blé Goudé est venu nous trouver en prison là-bas… On m’avait choisi comme porte-parole des prisonniers. C’était le général Ouassénan Koné qui était ministre de la Sécurité.

Vous connaissez Lignon Nagueu ? Il était joueur à l’Africa Sports…Il venait d’arriver à l’école de police comme élève sous-officier…On nous ballotait, on courrait partout, on faisait la Formation commune de base, la FCB… Un soir, on était dans notre cellule et quelques élèves policiers zélés venaient nous railler, nous insulter. Il y en a un qui est venu vers moi et me dit : « Toi Soro, mais toi enfant de pauvre, tu veux combattre le régime ? Mais tu es fiché, donc fichu. Même tailleur en Côte d’Ivoire, tu ne le seras pas ! » Donc quand il est parti, j’ai commencé à réfléchir, hein. Je me suis dit : « vraiment, ce qu’il dit là… » Je dis ça pour vous dire que le pouvoir, c’est rien. On peut être au pouvoir aujourd’hui, demain on n’est pas au pouvoir, le lendemain on est au pouvoir après demain, on n’est pas au pouvoir…. Donc je pense que ce qui est bien de faire, c’est de travailler à la concorde, de renoncer à la vengeance. Parce que demain, si on n’est pas au pouvoir et que d’autres viennent et puis ils disent : « il faut qu’on attrape les Soro-là pour les mettre en prison… » Voyez ? C’est pourquoi je pense que Nelson Mandela était un bel exemple. Après 27 ans de prison, quand il est sorti, il dit : « je renonce à la vengeance, à la rancune ». Il était incompris par certains de ses compagnons. Parce qu’une nation, un Etat, c’est au-dessus de nos personnes, nos égoïsmes. On n’a pas besoin de ça et moi je pense qu’aujourd’hui, on a beaucoup souffert tous chacun à son niveau, mais il faut accepter de pardonner pour le pays. Même si tu ne pardonnes pas pour toi, pardonne pour la Côte d’Ivoire. Essayons de nous élever pour avancer. C’est ce que je demande à tout le monde, et c’est pourquoi, j’ai fait cette déclaration. Il faut qu’on demande pardon pour qu’on se réconcilie et qu’on n’exclue personne de ce processus. Tout le monde, ensemble, on doit le réussir.

LACINA GANON : Qu’attendez-vous pour initier une loi d’amnistie ?

Je pense que ça, ce n’est pas une question. C’est une injonction. Bien pris ! Alors, je vous ai raconté mon parcours personnel. A 21, 22 ans, je connaissais la prison. J’ai fait presque toutes les prisons à Abidjan… En 1995, on était au Centre d’accueil missionnaire (CAM), à côté des 60 logements du Plateau. Ce jour-là, ça m’a traumatisé quand-même. Je crois qu’on avait fait une réunion avec les parents d’élèves et on sortait de là… Soul To Soul était-là. Aux feux du CAM, quelqu’un crie mon nom : Soro ! Je me retourne…Ce sont deux gros loubards qui plongent sur moi… C’étaient des policiers. L’un a crié : « police »…Ils m’ont mis à terre…Mon cerveau n’arrivait pas à comprendre ce qui était en train d’advenir. Ils m’ont trimballé dans un véhicule. On m’a mis au premier arrondissement au Plateau. Le temps de revenir de mes émotions…Dix minutes après, mes camarades ont commencé à foncer sur le commissariat pour essayer de venir me libérer. On m’a sorti du premier arrondissement. Un colonel me dit : « mais Soro, toi tu es dangereux hein. On est obligés d’aller te cacher ».

J’ai été là-bas interrogé par un brillant lieutenant. Moi-même je reconnaissais qu’il était bien formé, brillant…Pour ce parcours que j’ai eu, de telle prison à telle prison, je sais que c’est difficile d’être prisonnier. C’est difficile. Ça vous laisse des séquelles surtout… J’ai fait deux fois la DST et c’était très dur. J’ai un souvenir que je garde. J’étais à un moment donné fatigué. J’ai fait deux mois de confinement. Tu es en cellule seul. Et comme c’était noir, tu perds la notion du temps ; tu ne sais pas s’il fait jour ou nuit. C’est très dur. Dans ma cellule, j’ai commencé à gratter avec les clés de boîtes de sardines la porte pour me tenir à jour. J’ai inscrit mon nom là-bas. Parce que je me dis si je meurs, au moins quelqu’un saura que j’ai été ici quand ils vont faire les enquêtes… Et Quand on vous met en prison, c’est le moment où vous devenez grand philosophe. Parce que vous pensez à vous-même, à la vie, au monde. Et comme à la DST les bus passaient, quand un bus passait, je disais, le bus c’est la liberté. Parce que si je me débrouillais pour être dans ce bus, c’est fini, je suis libre. Je le dis, les prisonniers, quand on est là-bas, on devient philosophe. Un prisonnier avant moi, j’ai vu qu’il avait noté sur la porte une phrase vraiment révélatrice de ce que c’est que votre état d’âme quand vous êtes en situation… Il a écrit : « vraiment, prison, c’est pas bon ». J’étais tellement d’accord avec cette phrase parce que c’était pénible. C’est pourquoi je pense qu’il faut que nous nous concertions. Des gens n’ont pas compris quand j’ai dit qu’il faut faire la réconciliation, il faut demander pardon. Parce que pour moi, le pardon et la réconciliation auraient une suite logique qui est de libérer tout le monde. Mais pour le moment, je prêche difficilement, je ne dirai pas dans le désert, parce qu’il y a d’autres qui disent que eux, ils n’ont pas à demander pardon… Mais je pense qu’on ne peut pas échapper à ça. Parce que les farouches opposants au pardon, c’est ceux qui ne sont pas en prison. Mais ceux qui sont en prison, je suis convaincu qu’ils sont d’accord avec mon discours. Parce que quand tu vois toujours tes enfants, tu te promènes librement, tu dis : « ah non, on n’est pas d’accord, comment on va demander pardon… ? » Mais peut-être que si tu étais en prison, tu n’aurais pas le même discours. Moi je suis un ancien prisonnier, c’est pourquoi je vous donne ces conseils-là. Parce que quand j’étais en prison, quelles que soient les voies et moyens par lesquels on obtenait ma libération, je n’étais pas mécontent. Il faut que les uns et les autres y réfléchissent. Il faut qu’on finisse par intégrer le processus de pardon et de la réconciliation et qu’on se mette ensemble. Moi, je vous ai parlé du général Ouassénan qui m’a arrêté deux fois. Mais il était à la législature passée ici à l’Assemblée. Le général Ouassénan est mon conseiller… ça c’est la vie non ?

Merci.


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