14 février 2019
Tribune inter
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DU TABOURET PARLEMENTAIRE AU FAUTEUIL PRESIDENTIEL : Voyage dans l’exégèse d’une rupture salutaire

Une tribune internationale de Lawrence Atilade

Doctorant en science politique EHESS, Paris

Manager général Mysoluz Consulting Group


" Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu" (Jean 1,1). Le verbe était en dormance en lui, enveloppé de silence, jusqu’à ce Dieu lui-même, le détache, le transforme en chair, et l’envoie dresser sa tente parmi nous. Bien avant cela, Dieu créa le ciel et la terre. Elle était vide et vague. Les ténèbres couvraient l’abime, un vent tournoyait sur les eaux, jusqu’à ce que Dieu vit que la lumière était bonne et la sépara des ténèbres. Après quoi, il prit le soin de faire l’homme à son image, à sa ressemblance en le formant à partir de la glaise et en lui insufflant une haleine de vie, ce qui, d’emblée, le distingue du reste du monde animal.

Ainsi, le monde émerge au bout d’un long processus fait d’actes de ruptures : celui de la scission des forces en confrontation dans le cosmos, celui de la dislocation des éléments (les eaux sont amassées en certains lieux, la terre condensée en d’autres, l’air déploie son espace aux alentours ; jaillissent des espèces végétales, puis animales), jusqu’à l’émergence de l’homme, qui lui-même, nait d’une rupture amplifiée. Selon cet argument ontologique, n’est fécond que ce qui est en mouvement, en élan de désir, créatif dans son incomplétude. Est bon ce qui est source, flux et circulation de vie. A contrario, laisser l’homme enfermé dans une mêmeté repue d’elle-même, serait le vouer à la stérilité, à l’improductivité.

Alors, évidemment, lorsque le 08 février 2019, Guillaume Kigbafori Soro prend la parole depuis le perchoir, les ivoiriens sont tous attentifs. L’opinion nationale et internationale attendaient avec palpitation cette annonce de sa démission que certains ont qualifié de division, voire de "divorce" entre Soroistes et Alassanistes ou Houphouetistes.

Dans l’économie de la présente contribution, nous nous sommes autorisés à l’examen des moyens par lesquels l’ex-président de l’Assemblée Nationale de Côte d’ivoire est (enfin) parvenu publiquement à se détacher (I), à se distinguer (II) du système de pensée politique obséquieux régnant. En nous embarquant dans l’explication de cette "rupture clarifiante et lumineuse", nous espérons par ricochet établir que la "séparation" et la "distinction" sont deux constituantes de la force de pensée de Guillaume Soro pour la relève générationnelle.

Destitution, démission ou soumission de Guillaume Soro ?

Interrogé sur "le cas Soro" lors d’une rencontre avec la presse le 29 Janvier 2019, le président Ouattara l’avait dit avec empressement : " Soro Guillaume démissionnera en février, c’est entendu, c’est réglé ". Ce qui sonne comme une incongruité est d’autant plus grave qu’en vertu de la constitution de Cote d’ivoire de 2016 qui consacre la séparation des pouvoirs, le chef de l’exécutif ne peut exiger, en aucun cas, la démission du chef du parlement et vice-versa. En plus des violations constitutionnelles et des vices de procédures auxquels il nous a habitués, le chef de l’Etat n’en finit pas de surprendre, de descendre dans l’abime de la frénésie maladive du pouvoir. Il va jusqu’à demander au "jeune Soro" de ne pas s’allier à Henri Konan Bédié. Après sa démission, il lui est recommandé "dans son intérêt" de se rendre aux Etats Unis pour vaquer à ses études. Entre injonction de soumission ou de démission, aucune autre alternative ne lui a été donnée. Guillaume Soro était face à un dilemme : « soit trahir ses convictions en allant au congrès du RHDP pour ainsi dire sauver un poste confortable, soit rendre sa démission de ses fonctions de président de l’assemblée nationale et ainsi être capable de se "regarder dans une glace ».

C’est donc à l’initiative et sur insistance de l’exécutif, que Soro va rendre le tablier ce 08 février 2019. Mais, bien que harcelé, Guillaume soro n’avait-il pas la possibilité d’échapper à cette vendetta au sommet de l’Etat ? Ne pouvait-il pas se prévaloir de cette même constitution ivoirienne pour se maintenir à son poste ?

Pour certains qui crient à l’absurde, au scandale, au danger, l’ex-chef rebelle est allé trop loin dans les extravagances. Il aurait dû plaider auprès des pontes du régime pour rester au RHDP. Non, affirme l’intéressé. Pour tout homme public de conviction, la crédibilité passe par la responsabilité devant la nation, devant l’histoire donc " refuser de démissionner conduirait immanquablement à la crise institutionnelle déstabilisante avec le cortège de dommages pour la nation. L’on ne peut risquer de mettre en péril la paix fragile acquise après tant de souffrances de nos concitoyens."

Dans l’opinion publique, le lien est vite trouvé : celui qui n’est pas capable de se disjoindre des nominations éphémères sera soupçonné de ne pas pouvoir aborder sereinement les défis lointains. C’est à l’occasion du sentiment d’une impuissance générale et d’une pression montante des forces irrationnelles sur le débat politique que Soro l’indépendant, tranche non seulement pour être en phase avec-lui-même, mais aussi avec le peuple de Côte d’ivoire.

" Je veux que de moi, mes concitoyens, mon épouse, mes enfants, ma famille, mes collaborateurs, mes proches, mes compagnons et je pense ici au député Alain lobognon et tous les autres proches en ce moment en prison, retiennent de moi, le souvenir d’un homme de conviction, débout, face aux lendemains, mêmes incertains".

Telles sont les raisons pour lesquelles, le monde entier a encore en tête l’image de son départ de l’hémicycle à bord de sa petite voiture personnelle, non sans avoir chaleureusement serré les mains qui s’offraient à lui. Ceux qui l’ont accueilli après ce discours courageux ont vu en lui un "autre Abraham" répondant à l’appel à tout quitter, à tout risquer, à faire confiance à la providence.

L’aventure après la rupture

 Chaque fois que nous approchons d’une échéance électorale, nous en revenons à quelques observations simples, que nous oublions ensuite. Tout mandat électoral, par exemple est trop long pour les abus du pouvoir ou ses faiblesses, et trop court pour l’exercice de la lucidité. Nous ne savons plus si la moyenne de ce trop et de ce trop peu, fait la qualité du système électoral : la seule chose que nous sachions encore ou désormais est qu’il nous faut ensemble critiquer ces abus ou ces faiblesses et fonder en rationalité cet exercice des responsabilités pour un futur commun et partagé. A ce propos, l’ex PAN assure : "je demeurerai avec vous pour continuer le combat du pardon, de la réconciliation et de la paix. Ce combat, à mes yeux, vaut plus que le poste de président de l’assemblée nationale."

Chez les soroistes, le verbe est exorde perpétuel, fusement et relance de vie. Il ne tient pas en place, il parcourt les villes et les villages, les champs, les montagnes, les rivières et les lacs. Non seulement il ne peut être immobilisé, mais surtout il ne laisse rien à sa place, il culbute tout sur son passage, les pensées racornies, les croyances sclérosées. Il forme une constellation de paroles mouvantes et pulsantes. Il ébranle tout, jusqu’à l’injustice qu’il dé-pétrifie pour lui rendre sa vraie droiture et sa clarté. Il la redresse en y réintroduisant diversification, finesse, et l’espoir de vie. 

Cependant, une telle partance pour un ailleurs aussi capital, n’exige-t-elle pas de rompre avec tous les attachements douteux ? Sortir, partir au large de soi, tel est l’appel que toujours lance la voix du peuple.

Cette apostrophe renverse les conceptions de la lourdeur ancienne et rebâtit celles d’une nouveauté de présence afin de surseoir à cette tentation du repli et du confinement dans le cocon du même. Dans le but d’y répondre, Guillaume s’affranchit de toute sujétion : « Désormais, je n’aurai plus à être astreint au devoir de réserve. » Il a bien compris : sans une rupture de la parole monologuante, du langage de l’entre-soi, il se voue à l’errance, aux faux mouvements et aux faux pas.

Au final, la vie politique de Guillaume Soro « ne fait que commencer. C’est le début. ». Il « n’a encore rien fait ». Après avoir libéré "le tabouret" parlementaire, il ira chercher "le fauteuil" présidentiel avec l’approbation de Dieu et du peuple de Côte d’ivoire. Sans rien imposer, il invitera très prochainement tous les ivoiriens épris de paix, à se mettre en mouvement, à trancher avec les prejugés monstrueux, à oser la rupture pour s’aventurer dans une nouvelle dynamique générationnelle.

Notes :

-https://www.france24.com/fr/20190208-cote-divoire-guillaume-soro-demission-presidence-assemblee-nationale-presidentielle-alassan

- https://gkstv.net/


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